Lu en 2014

Marguerite Duras.Laure Adler

L'année 2014 marque le centenaire de la naissance de Marguerite Duras. Un très beau livre de Laure Adler revient sur la vie et l'œuvre de cet auteur majeur du XXe siècle. Articulé autour des textes de présentation de la journaliste, il rassemble une somme impressionnante de documents, photographies, manuscrits, notes, articles… Un magnifique hommage. "Je ne sais plus qui est Marguerite Duras. C'est une femme qui a eu différents visages selon les âges de la vie et ceux-ci se superposent sans cesse dans ma mémoire, créant un brouillard d'images, de stratifications, de sédimentations comme une coupe géologique", nous dit Laure Adler en préambule. Ce beau livre est une somme de textes, archives connues et inédites. Conçu comme l'album d'une existence, il est articulé autour de 5 parties qui découpent la riche vie de Marguerite Duras, auteur majeur du XXe siècle, dont on fête cette année le centenaire de la naissance. Laure Adler avait écrit en 1998 la biographie de Marguerite Duras. Elle dresse aujourd'hui un portrait en images, un portrait physique, pourrait-on dire, explorant les "différentes strates" de sa vie et de son œuvre à travers les empreintes laissées sur son passage. Photographies, manuscrits, notes, correspondances, petits mots laissés sur une table, extraits de textes accompagnant les images, comme des légendes griffonnées sur les pages d'un album de famille… Autant d'éléments juxtaposés, qui composent une partition d'où émerge la figure d'un être profond, et la construction d'une œuvre. L'enfance, la mère, l'adolescence, l'écriture, l'Indochine, les livres et l'amour, le théâtre, le journalisme, Trouville et la rue Saint-Benoît, l'amitié, la douleur et la solitude… Tout est là. Qui donne furieusement envie de relire les romans de Duras, de voir ses films, de se plonger avec délices dans l'œuvre de ce grand écrivain. "Je n'ai jamais menti dans un livre.", voilà par quelle citation Laure Adler a choisi de commencer. Manière de rappeler que c'est là avant tout qu'il faut chercher la vérité de Duras. Un très bel hommage.

 

L'amour et les forêts. Eric Reinhardt

L'auteur de Cendrillon magnifie l'existence d'une lectrice prisonnière d'un enfer conjugal. Et fait de la jeune femme une reine de tragédie. On aime passionnément « Vos livres, c'est quoi, quel genre ? Des romans ? Des romans policiers, des romans d'amour, des nouvelles, des essais philosophiques ? — Uniquement des romans. — D'amour ? — Si vous voulez. Mais pas seulement. — Vous en avez écrit combien ? — Cinq. » Exact ! Depuis son premier roman (Demi-sommeil, 1998), Eric Reinhardt entrecroise la réalité et la fiction, l'autre et le moi. Sans répugner à se mettre en scène — comme dans ce court dialogue de L'Amour et les forêts — il jongle avec fascination entre les histoires économico-politiques d'aujourd'hui et les abîmes intimes romantiques. Et c'est merveille de le voir s'enchâsser avec empathie ou drôlerie dans des destins étrangers. Ainsi ce sixième opus a-t-il surgi d'une authentique correspondance, puis de réelles rencontres, avec deux lectrices. Evidemment retravaillées, ré-inventées... L'art du romancier n'en est que plus troublant. Les héroïnes féminines ont toujours occupé chez lui une place de choix, surtout les fortes, les puissantes. Mais Bénédicte Ombredanne, cette fois, ne semble pas de la race des reines. Apparaissant toujours dans le récit prénom et nom joints, telles les dévastées de Marguerite Duras, ce professeur de lettres au magnifique pseudonyme a donc écrit à l'auteur, en 2008, pour le remercier de lui avoir redonné goût à l'existence, via son dernier livre, Cendrillon. Epouse d'un cadre commercial sournois et complexé, elle raconte à Reinhardt être victime de harcèlement conjugal ; de plus en plus violent depuis l'aveu au mari d'un bref mais explosif adultère. Bénédicte Ombredanne ne trouvera de paix que dans la clinique psychiatrique où l'a conduite sa tentative de suicide... De ces confidences à l'écrivain admiré, celle qui ne croit comme lui qu'au pouvoir salvateur des mots, à la sublimation par la littérature, aurait aimé faire art. Mais elle ne s'en sent pas le talent. Alors elle offre sa vie à Reinhardt pour qu'il la magnifie. Et il obéit. Et il trouve la forme chahutée, sensuelle, abrupte, en flash-back et monologues, pour témoigner des torturantes humiliations domestiques. Jusqu'à la désolation d'être ; jusqu'à la suicidaire reddition à plus fort que soi. L'écrivain si doué pour observer la société française, décrire les perversités du libéralisme et du monde de l'entreprise, se révèle alors métaphysique et bouleversant arpenteur des douleurs de l'esprit. Qu'on ne s'y trompe pas en effet. L'Amour et les forêts n'est pas le roman du harcèlement conjugal. Le harcèlement devient plutôt ici la métaphore des dangers qui menacent nos rêves, des violeurs qui guettent nos âmes. Que sait-on des pouvoirs de l'autre ? De ses outrances, de ses petitesses ? Qu'est-on capable, aussi, d'offrir de soi ? Que connaît-on au juste de soi ? Menant l'enquête sur Bénédicte Ombredanne, le romancier lui découvrira une jumelle qu'elle avait cachée ; comme elle avait caché à ladite jumelle l'adultère qui avait embrasé et déterminé sa vie... Autant de vérités successives tellement imbriquées qu'elles deviennent mensonges. Et envoûtants mystères. A force d'avoir férocement défendu son idéal — proche en cela des héroïnes du très symboliste Villiers de l'Isle-Adam (1838-1889) qui hantent le roman —, Bénédicte Ombredanne ne voulait plus se renier, figée dans des fantasmes littéraires défiant la réalité. De quoi sont donc tissées nos existences, interroge encore Reinhardt, comme pouvait le faire Shakespeare à longueur de tragédies... Un entêtant parfum de théâtre enveloppe L'Amour et les forêts. Les situations burlesques ou atrocement absurdes y succèdent aux lamentations raciniennes dans un maelström hugolien. Ou gothique. Ou fantastique. Reinhardt aime parsemer ses livres de clins d'oeil littéraires. Et sait créer ces scènes folles qui provoquent, étrangement, la consolation. Purgent doucement les passions. Bénédicte Ombredanne, après tout, était bien une reine... Mais une de celles qui a des malheurs, les plus belles d'entre les reines... — Fabienne Pascaud Télérama

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

«Presque rien. Comme une piqûre d’insecte qui vous semble d’abord très légère. Du moins c’est ce que vous vous dites à voix basse pour vous rassurer. Le téléphone avait sonné vers quatre heures de l’après-midi chez Jean Daragane, dans la chambre qu’il appelait “le bureau”. Il s’était assoupi sur le canapé du fond, à l’abri du soleil. Et ces sonneries qu’il n’avait plus l’habitude d’entendre depuis longtemps ne s’interrompaient pas. Pourquoi cette insistance ?» Toute l’histoire se déclenche à partir d’une perte, non d’une retrouvaille. Quel rôle joue la perte par rapport à la mémoire ? Le roman commence par des sonneries de téléphone. Le personnage principal − Jean Daragane −, après une longue hésitation, finit par répondre. Un inconnu lui dit qu’il a entre ses mains un carnet d’adresses que Daragane avait perdu. Daragane lui trouve une insistance suspecte et même un ton de maître-chanteur. La voix de cet inconnu va lui remettre en mémoire un épisode de son enfance qu’il croyait avoir oublié et qui aura été déterminant dans sa vie. D’une manière générale, la perte avive la mémoire à cause du manque ou du sentiment d’absence qu’elle provoque. Bien sûr, la perte d’un être que vous aimiez. Mais quelquefois la perte d’un objet anodin qui vous était familier dans le passé : soldat de plomb, porte-bonheur, lettre que vous aviez reçue, vieux carnet d’adresses… Cette perte et cette absence vous ouvrent une brèche dans le temps. Plus le narrateur progresse dans son enquête sur son enfance, moins il comprend… Est-ce une fatalité du souvenir que d’obscurcir au lieu d’éclairer ? Jean Daragane en effet semble avoir eu une enfance très particulière. Mais on pourrait dire aussi que dans tous les souvenirs d’enfance, il y a une part d’énigme, créée par le regard de l’enfant lui-même sur ce qui l’entoure. Au cours de l’« enquête » que Daragane a poursuivie sur cet épisode de son enfance, il a observé un autre phénomène : souvent vos souvenirs sur une période précise de votre vie ne correspondent pas avec ceux que des «témoins» ont gardé de vous et de cette même période. Au point de se demander si la recherche du temps perdu n’est pas une entreprise vaine, brouillée par l’oubli et par des souvenirs dont vous finissez par vous demander s’ils ne sont pas imaginaires. Jean Daragane a du mal à composer un récit cohérent de son propre passé… Serait-ce impossible d’établir son autobiographie ? Oui, je crois qu’il est difficile d’être son propre biographe. L’entreprise autobiographique entraîne de grandes inexactitudes puisque l’on pèche souvent par omission, volontairement ou non. Et même si l’on cherche à être exact et sincère, on est condamné à une «posture» et un ton «autobiographique» qui risquent de vous entraver. Je crois que pour en faire une œuvre littéraire, il faut tout simplement rêver sa vie – un rêve où la mémoire et l’imagination se confondent. Entre autres souvenirs remonte celui d’un roman de jeunesse écrit comme une bouteille à la mer pour retrouver une femme – un roman pour une unique lectrice, en somme… Bien sûr, il y a là une certaine ironie. Mais il m’est souvent arrivé de semer dans mes livres des noms et des détails − comme des signaux de morse – à destination de certaines personnes dont les traces s’étaient perdues. Je savais d’avance qu’elles ne donneraient pas signe de vie, mais c’est leur silence qui me donnait envie d’écrire. Ne serait-ce pas Jean Daragane qui fabrique lui-même du mystère à partir d’événements bien ordinaires ? Une phrase m’a beaucoup frappé sans que je me souvienne de son auteur : « Elle était mystérieuse comme tout le monde. » Oui, je crois que les regards des enfants et des écrivains ont le pouvoir de donner du mystère aux êtres et aux choses qui, en apparence, n’en avaient pas. Vouloir éclaircir le mystère ne conduit-il pas à une inévitable déception ? Il ne faut jamais éclaircir le mystère. De toute façon, un écrivain ne le pourrait pas. Et même s’il cherche à l’éclaircir de manière méticuleuse, il ne fait que le renforcer. Samuel Beckett disait de Proust, qui ne faisait pratiquement rien d’autre que d’expliquer ses personnages : «Les expliquant, il épaissit leur mystère.» Entretien réalisé avec Patrick Modiano à l'occasion de la parution de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier .

Charlotte.David Foenkinos

Prix Renaudot 2014
Prix Goncourt des lycéens 2014
« Pendant des années,
j’ai pris des notes.
J’ai cité ou évoqué Charlotte dans plusieurs de mes romans.
J’ai tenté d’écrire ce livre tant de fois.
Entre chaque roman, j’ai voulu l’écrire.
Mais je ne savais pas comment faire.
Devais-je être présent ?
Devais-je romancer son histoire ?
Quelle forme cela devait-il prendre ?
Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
Alors, je me suis dit qu’il fallait l’écrire comme ça. » 
Ce roman retrace la vie de Charlotte Salomon, artiste peintre morte à vingt-six ans alors qu'elle était enceinte. Après une enfance à Berlin marquée par une tragédie familiale, Charlotte est exclue progressivement par les nazis de toutes les sphères de la société allemande. Elle vit une passion amoureuse fondatrice, avant de devoir tout quitter pour se réfugier en France. Exilée, elle entreprend la composition d'une œuvre picturale autobiographique d'une modernité fascinante. Se sachant en danger, elle confie ses dessins à son médecin en lui disant : «C'est toute ma vie.» Portrait saisissant d'une femme exceptionnelle, évocation d'un destin tragique, Charlotte est aussi le récit d'une quête. Celle d'un écrivain hanté par une artiste, et qui part à sa recherche.

L'autoroute.Luc Lang

Un soir d'automne - mais ce pourrait tout aussi bien être d'hiver - dans une brasserie de la gare d'une bourgade "lugubre" du nord de la France. Le narrateur attend son train - mais ce pourrait tout aussi bien être son destin - qui doit l'emmener embaucher pour un emploi saisonnier sur des champs de betteraves. Le train ne passera pas ; le destin, si. Il a les traits d'une femme obèse "aux cernes de clown triste" mais au rire et au contact faciles. Elle et son compagnon - aussi osseux et effacé qu'elle est massive et tonitruante - vont embarquer le narrateur dans leur drôle de vie qui tient plus de la représentation que d'un quotidien. Ni complètement intégrés, ni vraiment en marge de la société, ils donnent à voir, dans la propriété dont elle a hérité et dont le faste est passé, un quasi-numéro de duettiste tragi-comique. Où veut-elle en venir, cette femme, cette Thérèse au physique et à l'amour tentaculaires ? Et pourquoi se laisse-t-il ainsi faire, ce narrateur, enlisé dans sa passivité, engourdi, hébété ? On comprend qu'elle a eu une autre vie, on comprend qu'il a renoncé à ses rêves. On comprend qu'elle (sur)joue plus qu'elle ne vit, qu'il est spectateur plus qu'acteur. On comprend, surtout, que la poésie et la grâce ne sont pas toujours là où on les attend, qu'elles peuvent se tapir jusque dans le vulgaire, qu'elles ne demandent qu'à être regardées pour se réveiller. Mais, alors, il s'agit du genre de poésie qui flirte avec l'extrême et la folie, qui s'accompagne du sordide et qui finira tragiquement, forcément tragiquement. Qu'importe le pourquoi, qu'importe les ressorts romanesques - qui réussissent à tenir en haleine sur si peu de pages -, qu'importe parce que ce roman court, brutal et pourtant plein de tendresse est en fait le portrait d'une femme à qui la vie n'a pas rendu la monnaie de son immense sensibilité. Au contraire, le destin a été aussi vache que la femme semble généreuse. C'est le dixième roman de Luc Lang, et c'est très beau.Charlotte Pons Le point