Lu en 2015

La terre qui penche.Carole Martinez

Quatre ans et près de deux siècles ont passé depuis le dernier roman de Carole Martinez. En 2011, elle recevait le Goncourt des lycéens avec Du domaine des Murmures. Ce deuxième roman nous entraînait déjà au Moyen Âge, vers l'an 1180, dans la vie de la jeune Esclarmonde, qui, refusant d'épouser Lothaire, le prétendant immature et arrogant auquel son père la destinait, choisissait de vouer sa vie à Dieu. Nous revoici au domaine des Murmures, mais cette fois-ci, en 1361. Blanche est morte à l'âge de douze ans et pourtant c'est bien elle qui nous parle. Elle, ou plus exactement son âme, qui a vieilli par-delà la mort. L'enfance se raconte au présent et la vieillesse s'émerveille, s'étonne, s'effraie de se voir ainsi parée de ses plus beaux atours et de s'enfoncer dans la forêt profonde, conduite par son rustre de père vers un avenir dont elle ignore absolument tout. Persuadée qu'on l'offre au diable filou en échange de la disparition des misères, de meilleures récoltes ou de la fin de cette peste qui ronge ses terres et lui a enlevé sa mère, elle avance ainsi, la peur au ventre, vers l'inconnu. Au bout du chemin, de l'autre côté de la forêt, se trouve cette terre qui penche du fameux domaine des Murmures, mais surtout la vie de femme qui l'attend. Pourquoi veut-on la marier à cet enfant aux yeux clairs et au regard vide ? Qui était vraiment cette mère qu'elle n'a jamais connue ? Et ce père, aujourd'hui si répugnant, autrefois tant admiré ? Quelle puissance étrange anime la Loue, rivière aux humeurs changeantes qui façonne les destins ? Entre roman initiatique, fable onirique et chanson de geste, Carole Martinez nous convie à sa propre table ronde, une légende toute personnelle où les femmes ont depuis bien longtemps remplacé les traditionnels chevaliers.Le point

La cache. Christophe Boltanski

L'attachant portrait d'une famille fusionnelle, les Boltanski. Phalanstère et forteresse, bâtie sur une hantise ancienne, héritée des années de guerre.

Extravagantes, cocasses et très visuelles, les scènes inaugurales de La Cache laissent une empreinte durable sur la rétine du lecteur. Elles mettent en scène une famille, trois générations entassées, enchâssées dans l'habitacle d'une voiture — une étroite Fiat 500 pour le tous-les-jours, un modèle suédois pour les vacances, celui-là plus spacieux et c'est heureux puisque, des semaines durant, on y dormait à cinq, les uns en position assise, les autres plus ou moins recroquevillés, adultes et enfants mêlés, au total cinq corps imbriqués comme dans un panier à chats. « Ma famille ne vivait pas recluse, mais soudée », note Christophe Boltanski — ailleurs, cette famille, il la décrit comme « un corps multiple disposé en étoile et à la conductivité parfaite ».

De la tribu Boltanski, on connaissait deux des fils : Christian, le plasticien — qui, dans La Vie possible de Christian Boltanski (éd. du Seuil, 2007), évoquait déjà cette pente fusionnelle familiale —, et Luc, le poète et sociologue, père de Christophe. Dans La Cache, le portrait de groupe s'étoffe. Voici donc leur mère Myriam, alias Grand-Maman, une femme handicapée, impétueuse, autoritaire ; Etienne, son époux, un médecin mélancolique ; et Jean-Elie, le silencieux frère aîné de Christian et Luc. Ce sont eux, Myriam, Etienne et Jean-Elie, qui tiennent les premiers rôles dans ce récit qui s'emploie à sonder l'histoire familiale telle qu'elle s'est déroulée tout au long du xxe siècle et à saisir, si faire se peut, et sans en flétrir la poétique dimension, les commencements et les symptômes de la névrose collective qui arrime si fermement ces individus les uns aux autres.

La description progressive de la maison familiale sert de fil d'Ariane à l'auteur dans son enquête généalogique. Dans cet espace confiné, tout ensemble anxiogène et enchanté, Christophe Boltanski décrit le quotidien d'une famille bourgeoise intellectuelle et anticonformiste, « un phalanstère, une utopie moins la rigueur doctrinale », un collectif tout sauf rétif à la joie, mais comme miné par la peur : « Nous avions peur. De tout, de rien, des autres, de nous-mêmes. De la nourriture avariée. Des oeufs pourris. Des foules et de leurs préjugés, de leurs haines, de leurs convoitises... » A l'origine de cette peur, il y a ces années 1943-1944, durant lesquelles Etienne, le grand-père juif de Christophe, est demeuré caché au coeur même de la maison, dans un cagibi, pas même une vraie pièce, plutôt une bizarrerie architecturale, disons un angle mort. Il y a sûrement aussi une vulnérabilité plus ancienne et indéfinissable liée à l'exil, au déracinement, au sentiment d'abandon, à la hantise de la destruction. Une forme de mélancolie intense, legs entre les générations, que l'auteur met ici peu à peu au jour avec une grande subtilité, une admirable profondeur. — Nathalie Crom Telerama

 

 

Les Prophètes du fjord de l'Éternité Kim Leine

Groenland, été 1787. Un pasteur évangélise les autochtones. Il sauve les âmes, mais il oublie la sienne. L'auteur ? Un infirmier danois et génie littéraire. 

Cinglant, admirable, le prologue de deux pages est un plongeoir élastique qui propulse le lecteur dans une mer glacée de cinq cent cinquante pages. ­Intitulée La Chute, cette scène inaugurale se déroule au sommet d'une falaise. Une femme, identifiée comme « la veuve », se tient au-dessus du vide, « elle a tourné son regard en elle-même », alors, nos yeux qui parcourent le texte tentent de la retenir. C'est tout le miracle de Kim Leine, infirmier danois doué d'un prodigieux génie littéraire (et traduit pour la première fois en France), que de dérouler des phrases haletantes et compassionnelles pour mettre le lecteur en position de guérisseur magné­tiseur, et lui donner une sensation de toute-puissance. Mais, soudain, la violence, l'atrocité, l'inexorable reprennent leurs droits, et le lecteur chancelle. Comme la femme qui reçoit un coup de botte et tombe dans les vagues, poussant « un cri vertical aussi inégal qu'un trait de fusain ». Le livre peut commencer. Des années plus tôt. La veuve n'apparaîtra que page 206, tombée du ciel, et circulera entre les mots, entre les rêves, entre les souvenirs, charnelle et irréelle, rongée par un traumatisme qui fera tout pour taire son nom. Tout au long du roman, son chant plaintif et cristallin sera couvert par une autre voix, forte, viscérale, qui retentira de la croûte terrestre jusqu'au plus haut des cieux. Celle de Morten Falck, jeune pasteur sans vocation, envoyé au fin fond du Groenland l'été 1787 pour évangéliser des autochtones qu'il trouve « obtus, impassibles, faux, sales et puants », dont il tente en vain de croiser le regard : « c'est comme lancer une pierre dans un lac sans qu'il se forme le moindre rond dans l'eau ». L'eau, encore et toujours, en guerre avec le feu, éléments moteurs et destructeurs pour ce héros qui rêvait d'être médecin à Copenhague et se retrouve chargé de remettre des païens du Grand Nord dans le droit chemin. De sa traversée en bateau pour rejoindre sa mission, une vache dans ses bagages – pages grandioses, felliniennes, où les tripes se tordent et les âmes s'illuminent –, jusqu'à son installation sur place dans les odeurs d'une urine qui sert à se laver comme à se purger, Morten Falck accepte un destin qui le détruit à la vitesse grand V. Il voulait sauver des corps, mais ne pense pas au sien. Il se retrouve à sauver des âmes, mais ne pense pas à la sienne. Pourtant, cet oubli de soi le conduit à se révéler à lui-même, malgré le scorbut et la dysenterie, malgré la déchéance de tous les êtres qu'il rencontre, et qu'il ne parvient pas à secourir. Kim Leine aime-t-il le cinéma de Lars von Trier et de Jane Campion ? Son roman partage une même attention à la nature, hostile et apaisante à la fois, et aux personnages écorchés, éperdus. L'écrivain a vécu au Groenland pendant quinze ans, du début des années 1990 jusqu'à la moitié des années 2000. Il a visiblement développé une forte aptitude à la rêverie, dans ces espaces « où la glace craque et respire », comme son livre abyssal, doté d'un souffle puissant. Formidablement construit, plein de crevasses et de refuges, de poches d'air creusées dans le temps qu'il revisite par différentes fissures, offrant des points de vue différents sur une même tempête incessante, ce roman initiatique confirme qu'un trésor somptueux attend parfois celui qui défriche une terre inconnue, en l'occurrence un pavé danois doté d'un titre impossible, écrit par un auteur dont on n'a jamais entendu parler. Grouillant de poux, la mâchoire édentée, le col couvert de grumeaux d'amidon, Morten Falck brille d'une lumière intérieure inextinguible et rejoint la cohorte des personnages qui hantent longtemps. Marine Landrot Telerama

La première pierre.Pierre Jourde

«Dans ces terres reculées, dans ces pays perdus, on vit toujours plus ou moins dans une légende, dans l'image d'un chapiteau roman historié de scènes naïves et cruelles...» Pierre Jourde revient sur des événements qui en 2005 ont défrayé la chronique. Lors de la parution d'un de ses livres, Pays perdu, une partie des habitants du village d'Auvergne dont il était question dans le récit s'est livrée à une tentative de lynchage de l'auteur et de sa famille. Pierre Jourde y décrivait la rudesse de la vie dans ce hameau lointain dont il est originaire, mais aussi une fraternité archaïque, solide, des relations humaines à la fois brutales et profondes, tout cela raconté à l'occasion de la mort d'un enfant. Célébration d'un village aimé, le livre y a été reçu par certains comme une offense. La première pierre retrace les événements violents qui ont suivi la parution de Pays perdu, et propose l'analyse passionnante de leurs causes. Il offre aussi une magnifique démonstration des puissances de la littérature, en même temps qu'un récit vibrant d'émotion et d'admiration pour ces contrées et ces gens qui vivent dans un temps différent de celui des villes.

Belle humeur en la demeure.Jacques Abeille

Jacques Abeille ordonnance ce récit charmant avec tout l’art du déploiement qu’il a su mettre à l’œuvre dans le cycle des contrées, au service d’une sensualité littéraire de grande qualité. Il porte l’érotisme à ce niveau de qualité qui le distinguera d’autres érotistes par une distinction et une mise en situation dignes des fantasmes les plus aboutis. Le narrateur distant, mais omniscient des sentiments, de toutes les sensations de cette Belle en sa demeure, la jamais nommée, la « petite bonne ». L'innommé sied bien à l’universel plaisir que Jacques Abeille déroule sous nos yeux, mi-plaisir de la chair chaleureuse, mi-jouissances poético-syntaxiques. Sa langue récente (achevé en 2003, publié en 2006) a encore affiné son trait. L’ample période de l’auteur, désormais maîtrisée, est mise au service d’évocations réussies de la fébrilité d’un corps libre en cette énorme demeure assoupie par un mal qui la ronge. La plume avantageuse de cet écrivain d’exception rend aux caresses des amants une densité qui donne corps à ses rêves de femme et dissout les cauchemars du maître. La qualité de ce roman publié au Mercure galant tient à la place laissée à l’expression des sentiments de la belle. Nulle mécanique sexuelle à l’œuvre. Une suite d’émois dont l’épaisseur va croissant, au fil de la complicité qui se construit entre le maître et sa bonne. Ce cliché désuet se dissout d’ailleurs en fin de roman. Elle tient aussi à la langue de Jacques Abeille: nulle part une vulgarité qui parsème tant de faux libertinages modernes. Il articule les plaisirs dans une langue qui rend hommage à la syntaxe autant qu’aux vocabulaires suspendus aux lèvres des amants, sous la plume d’un auteur omniscient qui se fait l’écho réussi du point de vue féminin. L’environnement fleure bon son XVIIIe et sert d’écrin à des épanchements de plus en plus amoureux. Une autre intrigue, toute en maléfices ancestraux, vient enrichir la première de sa touche de lumière fantastique, pour le plus grand bénéfice de l’intrigue qui ne souffrira ainsi de nul creux aux deux-tiers, comme c’est trop souvent le cas dans un roman. La sensualité fait reculer puis disparaître le malin.