Lu cette année

Les femmes dans la poésie

Une recherche sur les femmes poètes du moyen-âge à aujourd'hui.

On a le sentiment  qu'il y en a fort peu, il faut regarder de plus près.

Moyen-âge XVIe

Ces poétesses chantent l'amour pendant que monsieur guerroie. On en trouve une dizaine jusqu'au XVIe, certaines même mises en musique comme Béatriz de Dia  vers 1140 ou Marie de France vers 1170. Le lai du chèvrefeuille est souvent chanté par les ensembles de musique ancienne.

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Les pays. Marie-Hélène Lafon

Un peu d’histoire…

Tout commence au salon de l’agriculture où une famille se rend… Ils sont originaires du Cantal et ne connaissent pas du tout la capitale, ce qui leur cause bien du souci. La fille, Claire, va retourner à Paris, où elle fera ses études à la Sorbonne en Lettres classiques. Après sept années passées dans un internat religieux, le choc est brutal…Elle y découvre des références qu’elle n’a pas, des écrivains qu’elle n’a jamais lus. Claire ressent plus que jamais son appartenance à une classe sociale à propos de laquelle le milieu intellectuel parisien ne fait pas grand cas. Mais si elle ne maitrise pas les codes et les références d’usage, elle a le goût du travail. C’est ainsi que commence sa vie d’étudiante, une vie besogneuse, une vie solitaire aussi…

Un peu d’avis…

Comme à chaque rentrée littéraire, on n’échappe pas aux sacro-saintes autofictions qui me donnent envie de me mettre la tête dans le four jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les Pays, aura tout de même le mérite de ne pas être une glorification ou –pire encore- une auto-flagellation. Soit. Lafon distille dans une écriture subtile une atmosphère tour à tour surannée et moderne, contemplative et vive, sombre et légère. Il se dégage un certain charme de ces pages où le personnage découvre la vie parisienne et –surtout- la Sorbonne avec ses profs, ses amphis, ses goûts, ses modes… Claire y mesure chaque jour le gouffre de son inculture, au contact des professeurs –certes- mais aussi de ses camarades qui n’appartiennent pas au même monde et ne s’en cachent pas. Toutefois, parce que la vérité est parfois très cruelle, Lafon la maquille en tentant de nous faire croire que la bêtise n’est sûrement pas là où l’on croit. D’accord. Le lecteur -et c’est le moins que l’on puisse dire- ne sera pas bouleversé par les idées déversées dans Les Pays : la bonne morale y est sauve…

Il y a fort à parier que certains lecteurs retrouveront des sentiments familiers dans la description de ces années où labeur rime avec (je fais une pause dont l’effet est censé être tragique) torpeur. Claire ne maitrise pas les codes parisiens, ne fréquente pas les musées et peine souvent à décrypter le comportement de ses camarades. Mais grâce à son incommensurable énergie (bâillement d’ennui), elle va pouvoir rétablir ce dont son milieu social l’a spoliée, à commencer par des connaissances académiques, celles-là mêmes que tout élève est censé avoir acquis au sortir du lycée. Cet apprentissage se révèle moins excitant que déstabilisant pour cette jeune fille qui se demande parfois ce qu’elle fait là (et nous aussi).

Le lecteur comprend vite que Claire n’a pas plus d’accointances avec le milieu paysan que Sarkozy avec Mme de La Fayette. Aussi, ce qui semblait être le roman de la revanche sociale se révèle finalement être avant tout celui de l’incompréhension familiale. Mais que nous importe de quoi parle le livre et ce qu’il peut bien signifier… Le fond importe visiblement moins que la forme à Lafon qui travaille son écriture avec ferveur pour le plus grand bonheur des littérateurs auxquels est manifestement destiné son livre. Aussi, elle prend grand soin de travailler sa phrase et dit des choses très simples avec une syntaxe complexe, ce qui plombe un style pourtant pas si mauvais. Malgré une écriture à laquelle on pourra trouver des qualités, il ressort de la lecture desPays un ennui mortel. Le lecteur assiste aux déconvenues de Claire en priant secrètement (insérer ici le nom de qui vous voudrez) de mettre fin à son supplice. Ce roman d’apprentissage se révèle en effet d’une triste banalité. On en vient à se demander pourquoi l’écrivain s’inflige cela…et –plus que tout- pourquoi elle nous l’inflige à nous, lecteurs, qui n’avions rien demandé. Heureusement, dans sa grande bonté, Lafon a écrit un texte court : qu’elle en soit remerciée ! Au final, Les Pays doit être considéré uniquement pour ce qu’il est : un livre sans aucun attrait.

Chronique de Sara Salando

Les pays, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel, ISBN 978-2-283-02636-6

 

 

 

 

Home.Toni Morisson

Dans son dixième roman, Toni Morrison revient creuser son obsession : la violence de la ségrégation et les plaies qu’elle laisse dans les corps et les âmes. Au risque de se répéter ? Dans un club d’Atlanta, un trio de musiciens noirs fait hurler un thème de be-bop. La cadence s’endiable, le batteur, dans un état second, frappe tambours et cymbales comme si la nuit devait s’allonger à l’infini. Incapables de tenir ce tempo, le pianiste et le trompettiste se résolvent à soulever leur percussionniste et l’emmènent, “ses baguettes battant toujours un rythme à la fois complexe et silencieux”. L’intrusion de cette musique fantôme dans le dixième roman de Toni Morrison ne surprendra guère ses admirateurs : comme les précédents livres du prix Nobel de littérature 1993, Home propose des personnages hantés par des images et des sons que les autres ne peuvent ni voir ni entendre. Des images et des sons enracinés dans le célèbre “passé qui ne trépasse jamais” d’un autre grand écrivain du Sud américain mutilé, William Faulkner. La chair martyrisée au cœur de l’œuvre de Morrison Ce passé meurtrier, Frank Money en est depuis l’âge de 4 ans le dépositaire involontaire. Dans une bourgade du Texas, il a vu les habitants de son faubourg noir expulsés par des “individus à la fois avec et sans cagoule”. Un vieil homme, qui s’accrochait à sa demeure, a été battu à mort, puis “ligoté au plus vieux magnolia du comté”. Ainsi associé aux exactions du Ku Klux Klan, l’arbre aux fleurs blanches évoque immanquablement deux vers de Strange Fruit, la complainte révoltée, inspirée par un lynchage survenu en 1930, que Billie Holiday immortalisa en 1939 : “Scent of magnolia, sweet and fresh/ Then the sudden smell of burning flesh” (“La senteur du magnolia, douce et fraîche/ Puis l’odeur soudaine de la chair en feu…”). Cette chair, brûlée ou martyrisée, est depuis toujours au coeur de l’oeuvre de Morrison – la soeur de Frank, Cee, s’inscrivant dans une lignée d’héroïnes au corps et à l’âme endoloris. Pour sauver la jeune femme, victime de mutilations infligées par un médecin blanc l’ayant utilisée comme cobaye dans le cadre de ses recherches à visées eugéniste, Frank doit, à son retour de la guerre de Corée, traverser les États-Unis de Seattle jusqu’en Géorgie. En chemin, il est à la fois assailli par le spectacle du racisme quotidien des années 50, harcelé par un mystérieux zazou en costume bleu électrique et taraudé par ses souvenirs de guerre – des souvenirs si traumatisants qu’ils suscitent chez lui un embryon de schizophrénie, dont Morrison rend compte en laissant la narration s’échouer sur l’écueil de visions refoulées, auxquelles s’agrègent d’autres cauchemars, jaillis de l’enfance rurale de Frank et de Cee. Une trame empruntée à l’univers des contes de fées Pour échapper au sentiment de culpabilité qui en résulte et rebâtir un semblant de foyer, le frère et la sœur devront affronter leur passé et celui de la terre où ils ont grandi – une terre sanglante, où, en écho inversé au passage de Beloved qui voyait une mère trancher la gorge de sa fille afin de lui éviter de tomber aux mains d’une fratrie d’esclavagistes sadiques, un fils est, lors d’une variante sur les combats de gladiateurs de la Rome antique, incité par son père à le poignarder pour lui-même échapper à la mort. Il y a vingt-cinq ans, une phrase de Beloved – “parfois, il semblait plus sage de ne pas se souvenir” – annonçait le problème auquel Toni Morrison est aujourd’hui confrontée : comment, pour une écrivaine octogénaire, éviter que son nouveau (et bref) roman ne soit éclipsé par le souvenir de ses monumentales oeuvres antérieures ? Sans totalement renoncer aux thèmes sociaux et aux embrasements rhétoriques sur lesquels s’est construite sa mythologie personnelle, la diva en dreadlocks opte dans Home pour une trame empruntée à l’univers des contes de fées. Frank et Cee s’identifient en effet à Hansel et Gretel, les enfants des frères Grimm qui, pour retrouver le chemin de leur maison, sèment petits cailloux blancs et morceaux de pain. Comme dans tout conte, le livre accueille une sorcière (ici, l’aïeule au coeur aussi racorni que ses doigts sont crochus), quelques bonnes fées (une amicale de femmes noires laconiques, dont le sens de la solidarité bourrue permet à Cee de retrouver la santé), un inquiétant lutin (le zazou à éclipses, qui apporte l’indispensable touche de réalisme magique) et un mauvais sort, qu’il importe de conjurer. Bâti selon une structure cyclique, Home commence et s’achève donc sur deux versions d’un même événement : au sortir de la prime enfance, les héros terrifiés voient un corps tiré d’une brouette et jeté dans une fosse par des tueurs sans visage ; devenus adultes, ils bravent leurs peurs pour exhumer les ossements et leur donner une sépulture décente. En enterrant à la verticale le cadavre dont le souvenir les poursuivait, les héros s’autorisent eux-mêmes à se tenir debout, à conjurer leurs démons respectifs et à recueillir l’approbation du laurier, “blessé pile en son milieu/Mais vivant et bien portant”, qui a été témoin de la scène. Le chemin de la rédemption et de la reconquête de soi passe par cette fusion avec un environnement poétique et pastoral, la sobriété de cette chute prouvant que l’économie de moyens sied tout autant à Toni Morrison que la pyrotechnie lyrique de ses romans d’antan. Bruno Juffin

 

Moi,Jean Gabin.Golliardia Sapienza

"Essaie de vivre libre, toi, et tu verras le temps qu’il te reste pour dormir"… S’il fallait n’en lire qu’un, lisez ce roman, autobiographique, de Goliarda. Mais qu’il serait dommage de l’enfermer dans le catalogue de l’invraisemblable rentrée littéraire 2012, tant il en déborde ! On connaissait de Goliarda L’art de la Joie, le Fil d’une vie. Voici enfin traduit ce texte qu’elle écrivit dans les dernières années de sa vie, tout à la gloire de l’enfance, ce rêve d’être, à tout jamais glorieux dans sa nudité même. Militante presque par tradition familiale, caressant des idées anarchistes plus qu’elle ne l’avouait, rétive, née dans une famille éprouvée autant par l’adversité du fait de son engagement politique que par les maladies, Goliarda témoigne, sans commune mesure dans ce quartier invraisemblable de Catane, la Civita, de ce qu’il en coûte de vivre quand on ne veut pas renoncer à ses idéaux. Fidèle à Pirandello, elle qui quitta tôt l’école pour courir les rues malfamées de la Civita et quelques années plus tard fonder une troupe de théâtre d’avant-garde, T45, elle qui joua pour Visconti (Medea, Senso), si elle vint à l’écriture en 1958, ce fut pour ne jamais connaître la notoriété –dont elle se souciait comme d’une guigne à vrai dire, non sans raison. Io, Jean Gabin, c’est l’histoire de son enfance, d’une enfance prise dans les rets de l’Histoire, le Duce sur les talons et Gabin pour idéal, rebelle, traqué, à court d’amour mais crâne, pris au piège de la casbah d’Alger. Gabin qui lui apprend à aimer les femmes, à aimer les hommes, à aimer la Civita, à jamais immature mais droit dans ce livre écrit sous le règne de Thatcher et le triomphe de pacotille du libéralisme économique, qui lui fait se demander ce qui a bien pu s‘effondrer dans l’histoire des hommes pour qu’ils aient pareillement évacué de leur conscience toute exigence démocratique. Un livre de traversée en somme, du battement fébrile d’une histoire en rupture, cercueil et berceau avec au loin la mer immense, la Méditerranée dressée aujourd’hui comme un mur entre les civilisations, avec sur l’autre rive justement, l’algérienne, Gabin rêvant un autre monde et courant à corps perdu se lover dans la casbah d’Alger. Goliarda sur les talons, aux prises avec le doute d’avoir voulu, si tôt, séjourner dans cet espace du beau déserté par la gente humaine. L’envie lui prend alors de défier les foules immenses, de bousculer ces brutes déguisées en êtres humains, déguisées en messieurs, démocrates de pacotille qui ne cessent de briser la Civita. Io, Jean Gabin, c’est le fil d’un imaginaire rétif caracolant dans les ruelles d’un quartier que l’on nommerait de pittoresque aujourd’hui, mais que Goliarda somme de survivre au fil d’un récit éclatant et tendre, frappé de colère et d’amour, balançant entre le sublime et le banal dans l’exercice des langues de la rue. Goliarda courant les salles obscures, de Pépé le Moko au si attendu Quai des brumes, que des pages et des pages annoncent avant qu’enfin elle y soit affrontée, là, plongée dans l’obscurité d’une salle de quartier, extase pour soi seule, endiguée dans ces pages étranges où Goliarda relate le film pour n'en convier que l’atmosphère musicale, solennelle, ample et puis brutale, consommée bientôt dans le vacarme de la civitas, les hurlements des chiens et des coups de sifflets des policiers à la poursuite de Gabin, son beau visage calme manquant de sommeil et d’amour. Io, Jean Gabin est un roman d’initiation, du temps qui presse, du désir qui monte, d’un corps qui se transforme, d’une fillette véhémente, navire en fête déjouant toutes les bourrasques pour déployer bien haut l’étendard d’une écriture qui a renoncé à se faire flamboyante, à se cajoler, affairée qu’elle est à dépecer le monde, à l’inciser pour scruter son épaisseur moite, suspecte, plus vivante que convaincue de l’être, tenue toujours loin même de toute nécessité d’écrire, festoyant le verbe plutôt que s’y complaisant, pour en faire celui de quelque Ulysse (de Joyce) déambulant dans le quartier de la Civita, inaliénable liberté dans cette Civita où tous volent, trafiquent, mendient et de balcon à balcon, profèrent leurs histoires la nuit pour la recouvrir entièrement, les yeux grand ouverts sur la vie. Il faut lire ce seul ouvrage à l’écoute des gémissements de la Civita, ses monstres sculptés dans la pierre fasciste. On voudrait écrire comme elle le fait, dans la véhémence d’être présent enfin à soi, loin du prestige de la langue des hommes, et courir les rues sitôt sa lecture achevée, comme elle le fait au sortir de Quai des brumes, quittant la salle sous une pluie butée, quelques silhouettes désespérées enlacées au coin du cinéma de quartier, la ville au loin, très loin civitas embusquée dans son ironie obscène qui ne fera pourtant jamais changé Goliarda de cap. Il faut la lire, nommant, rêvant -(dormir, mourir, mourir, rêver peut-être… –Hamlet)-, étreignant les désespoirs utiles des exclus, rejoignant la belle figure du Gabin des Quais d’Alger pour descendre avec lui dans ces brumes où nos gestes prennent leur gîte.

 

14. Jean Echenoz

Si l'on s'en tient aux simples faits, les quelques lignes figurant sur la quatrième de couverture de 14 suffisent à les résumer : « Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d'entre eux. Reste à savoir s'ils vont revenir. Quand. Et dans quel état. » Qu'attend-on aujourd'hui de lire et d'apprendre sur l'expérience de ceux qui vécurent cette guerre, qu'on a coutume de qualifier de « grande », que n'auraient déjà raconté Maurice Genevoix, Blaise Cendrars, Henri Barbusse, Louis-Ferdinand Céline, tant d'au­tres encore qui en furent les acteurs et les victimes ? Qui dira, plus justement que ceux-là, le massacre et l'effroi, qui méditera sur « la mort de près » plus intensément que le fit Genevoix (1) ? On lit d'ailleurs, dans 14, sous la plume de Jean Echenoz, cet aveu qui n'est pas d'impuissance, mais de raison et d'acuité : « Tout cela ayant été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas l'opéra, même si, comme lui, c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui ça fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux. » Décrire les tranchées, la boue, le froid, les gaz, les obus, les corps déchiquetés, Jean Echenoz ne s'y attarde certes pas. N'éludant pas la violence et l'épouvante, mais composant, pour les dire, une partition resserrée et laconique, tout sauf hyperbolique. Fulgurant, précis, grave est ainsi le roman qu'il donne, où la guerre s'inscrit comme une circonstance cruciale et bouleversante, dans le destin annoncé des individus auxquels il a choisi de s'attacher. Ils sont cinq hommes, donc. Cinq jeunes gens nés et grandis dans le même bourg, quelque part en Vendée, rassemblés en ce matin d'août 1914 dans la caserne, avec tous les réservistes du village. Il y a là le discret Anthime, 23 ans, le fringant Charles, qu'on devinera bientôt être le frère aîné du précédent ; avec eux, Padioleau, Bossis, Arcenel, « camarades de pêche et de café » d'Anthime. Tous intégrés au 93e régiment d'infanterie. Dans quelques jours, nous assisterons à leur départ en grand uniforme et en fanfare pour la ligne de front. Comme y assistera, en robe du dimanche, la douce Blanche, fiancée et amante de Charles, qui l'enserre dans ses bras, tandis que du regard elle adresse à Anthime un adieu furtif. C'est lui, Anthime, « sujet de taille moyenne et au visage commun », le vrai personnage principal du roman. Lui sur qui se concentrera Echenoz. Lui sur qui ouvre le livre, le temps de quelques pages presque élégiaques, limpides et éblouissantes — des pages qui composent le premier d'une série de quinze chapitres, comme quinze tableaux au fil desquels l'écrivain fait évoluer sa palette, passant du bleu au gris, cette teinte-ci déclinée en une gamme subtile, acier, orage, opaque, couleur de cendres ou de ténèbres. Echenoz conservant toujours, tandis que varie la lumière, que fluctue aussi la distance avec laquelle il regarde se mouvoir ses personnages — tantôt en surplomb, tantôt à leurs côtés, littéralement parmi eux —, le trait impeccable et net qu'on lui connaît, cette sorte de ligne claire qui stylise et intensifie les silhouettes, les décors, les moindres gestes et détails. On ignorait, au terme du triptyque remarquable des « vies imaginaires » qu'il a composé autour de Maurice Ravel (Ravel), d'Emil Zátopek (Courir) et de l'ingénieur Nikola Tesla (Des éclairs), vers où s'avancerait Jean Echenoz. Où le conduirait la pente mélancolique sur laquelle il tient depuis toujours, dissimulant de moins en moins cette trouble gravité derrière le mélange d'ironie, de vivacité, d'élégance qui est le ton qu'on lui connaît. Refusant l'emphase tragique, mais imprégné d'un indicible chagrin, un fatalisme énoncé à mi-voix, 14 est, à cette interrogation, l'admirable réponse. Une méditation sur la destinée de l'individu, celui ­aussi des générations. Portée par une phrase qui atteint aujourd'hui sa perfection. Maîtrisée, renversante, superbe jusque dans ses feints relâchements, ses moments d'apparente et grisante désinvolture — lesquels évoquent cette description que, dans 14, Echenoz donne du silence d'un après-midi de printemps que viennent troubler des cris d'oiseaux, agissant « comme un amendement mineur donne sa force à une loi, un point de couleur opposée décuple un monochrome, une infime écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur ». Le 29/09/2012 - Mise à jour le 25/09/2012 à 11h51 Nathalie Crom - Telerama n° 3272