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Les lecteurs assidus de Peter Handke savent à quel point de liberté sa phrase a atteint. On peut y être sensible ou pas, comme à une musique. Il y a quelque chose de très aérien dans le Handke d’aujourd’hui, comme le prouve son Essai sur le fou de champignons. Que cette histoire se passe essentiellement dans les forêts à scruter le sol ne change rien à l’affaire. On ne peut savoir avant d’avoir lu ce livre quel horizon ouvre un champignon, horizon de rêverie, d’extase mais aussi de mort. Une fatalité habite chaque instant et se loge sous chaque caillou ou motte de terre. Raison peut-être pour laquelle le « héros » du livre, un juge célèbre, un avocat plus exactement, aime tout particulièrement à fouailler dans les cratères forestiers creusés par les bombes de la Seconde Guerre mondiale (l’histoire se passe essentiellement en France, en banlieue parisienne, mais cette précision n’est probablement pas importante). La forêt a été et est peut-être encore un lieu de projection mythique, abri ou sanctuaire où se réfugient aussi bien les voleurs que les amoureux, les elfes que les mendiants, aujourd’hui les SDF ou les migrants. La forêt est un lieu ouvert où se terrent une promesse, un réconfort ou une menace. C’est un lieu de quête et de parole, un lieu où le silence est bruissant, où « le mouvement des frondaisons dans le vent » est une « histoire en soi », pour paraphraser le sous-titre du livre.

 

Cet Essai est un récit, parfois un conte, mais désillusionné, un conte qui n’aurait pas renoncé aux puissances de l’imagination mais qui en exposerait l’artifice. Il faut dire qu’en tant que récit, cette histoire compose avec le vrai, avec la vérité. C’est le pacte qu’elle demande à son lecteur de signer en préambule, et qu’elle nous invite à déchirer au terme de notre lecture. Il s’agit de relater la passion d’un ami disparu, la passion qui l’aura fait disparaître, quête sans fin, où la mort même semble une étape sur le chemin de vie et de mort. Peter Handke, le narrateur, nous dit qu’il s’agit d’un « récit de récit », tout en précisant que ce n’est pas son genre littéraire de prédilection. Veut-il dire par là qu’il préfère la fiction « pure » ? J’avoue ne pas comprendre cette distinction, d’autant plus que son écriture me semble volontairement jouer à franchir cette limite entre le vrai et le faux, le sérieux et le frivole, le vraisemblable et l’invraisemblable. Je me suis demandé pendant un temps si le juge n’était pas un double de l’auteur. Cette personne a existé, cela semble hors de doute, mais pour autant cet ami n’en demeure pas moins un double par excellence. L’être au travers duquel pourra s’exprimer cette passion pour le dehors, la nature, laquelle ne s’oppose pas au monde urbain mais contribue à les relier. Dedans et dehors dialoguant comme jamais, contrainte et liberté, désert et océan, la forêt se donnant comme un lieu inépuisable de ressource, à la fois sensorielle, cognitive et spirituelle.

Une passion s’ancre dans l’enfance, ce que nous rappelle ce livre. Elle peut être délaissée pour refaire irruption dans l’existence de l’adulte. C’est ce qui se produit ici, de façon spectaculaire et imprévue. C’est une révélation, c’est un choc esthétique et existentiel, c’est comme une conversion, elle a son moment clé, son lieu, son objet, sa vision. C’était là une confrontation qu’il n’avait encore jamais connue, d’après le narrateur, lequel cite son ami :

« Ce qui me tombait là sous les yeux subitement - non, pas subitement, mais sans crier gare : je l’ai pris sur le moment pour quelque chose qui n’avait pas de nom, ou bien, si j’avais pour ça un nom, alors, dans une exclamation silencieuse tout au fond de moi : ”Une créature !”, avec un ”Oh !” devant, comme souvent dans les romans de Knut Hamsun... »

Face à l’intensité de ce que vit le fou de champignons, on pourrait ressentir comme une envie de partager ces moments d’exception. D’autant plus qu’ils entrent en écho avec une réussite professionnelle d’exception et un amour apparemment harmonieux. Mais ce serait oublier ce qui dans toute passion est en excès sur le réel, son apparence et ses exigences matérielles. Les trois quarts du livre sont un bonheur, un bonheur d’expression et de découverte. On se met à l’écoute du vent, on fouille la terre en vue de découvrir une créature inconnue, un « trésor » comme dit l’ami. Ce sont des odeurs, des couleurs, des sons imperceptibles. Un enchantement. L’ami est magicien, enchanteur-enchanté. Son histoire est celle d’une initiation, avec son côté érudit, même si ce personnage sera toujours en décalage quand il se décidera à fréquenter les cercles de mycologues. N’oublions pas que notre personnage est avocat, grand avocat, qu’il parle bien et qu’il est épris de justice, ce qui ne semble pas si commun dans ce milieu. Ce personnage est un mélange de culture et de sauvagerie, d’une sauvagerie qui ne s’oppose pas à sa vocation sociale, du moins pas d’emblée, puisqu’au au contraire elle semble devoir la parfaire. S’isoler dans la forêt pour travailler ou observer fut une manière pour lui de s’ouvrir autrement au monde, une manière plus pleine, plus entière. Et comme cet homme aimait les mots, il baptisait les lieux qu’il élisait pour se retirer. Ainsi « le chemin de la grande migration ». Cet homme au fond, avocat international, était un migrant. Il ne connaissait pas de plus grand plaisir que celui de passer des frontières, lisières du bois, orée des langues, limites du corps - jusqu’à celles de l’esprit, qu’il perdit plus ou moins.

Peter Handke, dans son préambule, refuse d’accoler le nom de tragédie à son histoire. Au terme de son histoire, il fait appel au conte pour surseoir au verdict ou pour échapper à la loi. De la société ? du récit ? Somme toute, que ce livre s’intitule « essai » est une forme de réponse. Dans le paysage éditorial actuel, on s’attendrait plutôt à ce qu’il s’appelle roman. Mais peut-être que tout récit est un essai, une tentative de saisir quelque chose, ou de restituer un mouvement, une pensée, un engagement du corps et de l’esprit, un espoir, une folie. Une sorte de peur gagne progressivement le livre, un effroi. La lumière baisse, la forêt se fait opaque. Le lecteur peut se munir d’une lampe frontale, il fait nuit maintenant. Autour de moi s’envolent des créatures sans nom, j’aimerais qu’il s’agisse de merles ou de geais, il s’agit de chauve-souris ou de sylphides. La frontière ultime est atteinte quand le chasseur devient chassé, l’espace se renverse, se rétrécit, tout ce qui se projetait dans le lointain se retourne pour viser le fou de champignons. La terre s’enfonce sous ses pieds, le monde de la forêt devient mouvant comme on le dit des sables. Il s’y englue, il en est devenue la proie. Il est désormais en son cœur comme au creux d’une paume gigantesque qui inéluctablement se referme sur lui. « Vite quitter cette forêt ! Mais impossible. »

Et puis on se réveille, on voudrait se réveiller. Tout n’était-il pas un rêve, une vision ? Tout n’est-il pas qu’un livre ? Handke s’étonnait voire s’offusquait presque, dès la première phrase de son récit, du « sérieux » lié à l’écriture. Ne s’agit-il pas simplement d’une histoire, d’un récit de récit ? On entend dire quelque chose, on le répète, on le transforme. On habille les fait de mots, on les pare comme pour aller au bal ou à un enterrement. Alors, que diable, un peu de légèreté ! Le récit aurait-il le pouvoir de conjurer la folie, de la dissoudre ? Le mal qui sévit dans le monde, la souffrance collective comme le déchirement individuel, sont-ils eux aussi solubles dans l’air ? Vous dites qu’il a disparu. Que faire avec ça ? Je suis d’accord avec vous, nous cherchons tous le Graal, certains trop ou pour le dire avec les mots d’un autre écrivain, certains le désirent de la même manière qu’ils désirent la lune mais sans connaître le moyen de l’obtenir, et c’est là qu’est le problème. Notre Graal à nous c’est parfois un livre, un objet tangible, que l’on peut tenir entre ses mains, ouvrir, feuilleter, reprendre, même si la promesse qu’il nous fait s’échappe entre nos doigts. Lui, le fou, ce n’est pas moi, mais le livre me permet d’entretenir un lien avec lui, un lien vital : « Nous nous trompâmes tous les quatre. Mais celui qui se trompa le plus, se fourvoya le plus magistralement, ce fut lui. » Le reconnaître est un moyen de rester en contact avec lui, de le rappeler ici où il n’est plus, de partager sa compagnie.

 

Pascal Gibourg - 29 octobre 2017

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