Télérama. Dernier Quignard
Le conte est une des formes qu’emprunte volontiers la prose de Pascal Quignard. De livre en livre, l’écrivain les reprend ou les invente, les assemble et les prolonge, et les commente à sa façon, pseudo-savante, les spéculations, les hypothèses, la licence méditative se confondant souvent, dans ses élaborations, avec l’érudition véritable et d’inquantifiables réminiscences de lectures. « Perles coriaces du monde préhumain, tels sont les contes. Ils touchent au non-verbalisable. Ils restent des images, allergiques à la signification symbolique », écrit-il dans L’Enfant d’Ingolstadt, nouveau jalon — le dixième — de l’édifice poétique sans limites qu’est Dernier Royaume. Blocs d’énigme pure, rétifs à l’exégèse, les contes s’adressent non pas à notre esprit, à notre intelligence, mais au « fauve » qui demeure en chacun de nous comme une « force indisciplinable » : « J’appelle fauves les êtres indomesticables qui règnent dans tous les corps sexués qui restent du monde animal, y compris les nôtres. J’appelle songes les séquences d’images involontaires projetées sur la paroi interne de la caverne céphalique de si nombreuses bêtes vivantes, au cours de leur sommeil, y compris le nôtre. » Consacré, écrit Pascal Quignard, « à ‘‘l’attrait’’ de tout ce qui est faux dans l’art et dans le rêve », cet Enfant d’Ingolstadt en apparence merveilleusement digressif voire hétéroclite, en profondeur d’une grande cohérence, s’offre à lire en réalité comme le prolongement de la méditation sur le langage qui fonde et unit l’œuvre de l’auteur. Une œuvre aimantée par la quête des origines, ce que l’écrivain nomme le « jadis », non pas un temps passé mais « un monde antérieur à la vie atmosphérique, ou au langage, ou à la civilisation […] Un monde obscur, aphone, solitaire et liquide » dont l’homme est pour toujours orphelin, et dont lui, Quignard, ne se lasse de scruter l’absence.Nathalie Crom