Telerama Dans le faisceau des vivants
Dénicher l’âme sœur. L’expérience est rare, et peut-être donnée seulement à ceux qui sont toutes antennes sorties, comme Valérie Zenatti. Travailleuse de l’ombre et passeuse de lumière, passionnément dévolue à sa tâche de traductrice de l’hébreu, elle avait trouvé en l’écrivain israélien Aharon Appelfeld un arbre où s’abriter, respirer, échanger. Aussi a-t-elle eu le souffle coupé quand son alter ego est mort, le 3 janvier 2017, à l’âge de 85 ans. A force de faire fusionner leur modestie, leur clairvoyance, leur obstination, leur joie d’être vivant, tous deux avaient fini par être indispensables l’un à l’autre, malgré les presque quarante ans qui les séparaient. Lui à Jérusalem, elle à Paris, chacun avançait avec sa propre généalogie, ses propres amours, ses propres écrits, mais le besoin de partage était absolu, même en silence. A-t-on jamais connu relation spirituelle aussi achevée entre un auteur et son traducteur ?
Au commencement, il y eut un élan d’admiration, raconte Valérie Zenatti dans ce très beau récit, traversé par les vents contraires particuliers au deuil, période d’errance cotonneuse et d’a cuité décuplée. La première rencontre se fit par un livre, le bien nommé Temps des prodiges, d’Aharon Appelfeld, que la traductrice ouvrit comme simple lectrice, sans prévoir ce qui allait jaillir des pages : un élargissement intérieur immédiat, assourdissant comme un big bang, et une soudaine familiarité avec une voix qui semble parler du fond de soi-même. Pour ne plus quitter ce refuge, organique et oxygéné comme la forêt ukrainienne qui servit de biotope au petit Aharon Appelfeld quand la barbarie nazie le priva de ses parents, Valérie Zenatti avait une baguette magi que à disposition : la traduction. Eperdue de reconnaissance pour la grâce reçue de ces textes, elle s’est immergée dans leur mystère, a tenté de percer leur simplicité, a cherché le mot juste pour que la langue française en restitue toute la vérité. En rencontrant l’homme, elle s’est laissée guider par le même instinct, source d’amitié indéfectible. La beauté de l’oraison funèbre qu’elle prononce aujourd’hui vient de ce qu’elle emploie la même rigueur ardente à décrypter les signes laissés par le défunt.
Dans la douleur de l’absence, elle décortique les traces (manuscrits, messages téléphoniques, archives filmées, « taches de mémoire »), avec une frénésie qu’elle espère réparatrice. Hantée par les personnages d’Appelfeld, qu’elle convoque ici comme des amis après une cérémonie de funérailles, elle applique à la lettre la méthode d’Erwin dans Le Garçon qui voulait dormir, pris d’une fièvre randonneuse pour garder un peu de sa mère qui vient de mourir : « Je marcherai d’un endroit à l’autre jusqu’à ce que je sois passé par tous les lieux où nous avons été. » Valérie Zenatti marche d’un endroit à l’autre, chemine à l’intérieur d’elle-même comme à la surface du globe, jusqu’à se lancer dans une folle expédition à Czernowitz, ville natale de son maître, où elle bute sur l’impossibilité de faire ressurgir un monde englouti, en dehors de l’écriture. C’est toute la splendeur de son entreprise littéraire personnelle, déjà remarquée avec son roman Jacob, Jacob (2014) : rendre ce qui lui a été donné, redistribuer les mots poussés dans son jardin secret, grâce aux boutures prélevées chez son écrivain de prédilection. Eclot alors une floraison sauvage, pour reprendre un titre de roman d’Appelfeld, dont la fragrance délicate apaise tout autant qu’elle stimule. Le parfum de la transmission réussie : « Ecris, continue d’effleurer les tendons et les nerfs les plus sensibles en toi », lui avait-il enjoint. « Et ne laisse personne t’empêcher d’aller là où tu sens que tu dois aller. »
| Ed. de l’Olivier, 160 p., 16,50 €.
Marine Landrot