Telerama.Pour la jeune Grace, seul subsiste le fantôme de son frère.
« On ne peut pas vivre comme ça. » Tel est un des leitmotive de cette sauvage saga de la pauvreté et de la misère, de la faim et de la solitude. Les rêves, les cauchemars, les superstitions et les revenants sont les seules richesses de ces paysans irlandais jetés dans la grande famine de 1845. Elle dura sept ans. Décima tout un peuple et entraîna nombre de survivants aux confins du monde d’alors, dans des rafiots de fortune vers l’Amérique. De son verbe luxuriant, de la beauté quasi fantastique de ses paysages noirs où suintent l’horreur et la splendeur d’une nature devenue vrai personnage, le romancier irlandais Paul Lynch rend un fol hommage à ces figures d’absolus perdus. Il leur dresse un tombeau tragiquement romanesque et élève jusqu’à l’épopée leurs parcours de rien, au bord du rien, jusqu’au bout du vide pour certains. Un cheminement que n’auraient pas renié les paumés de Samuel Beckett, autre Irlandais amoureux de son peuple. Pourtant la jeune héroïne, Grace, trouvera rédemption à sa façon. Après un redoutable parcours initiatique. D’abord sa mère la chasse à 14 ans de la ferme, pour éviter un viol peut-être, pour supprimer une bouche à nourrir, aussi, dans la trop nombreuse fratrie. Son jeune frère, Colly, fuit avec elle, avant de se noyer dans une rivière. C’est son fantôme désormais qui accompagnera Grace tout au long de son odyssée de survie…
Dans un pays où les terres ne donnent plus rien, où les fermes sont désertées et circulent sur les routes les squelettiques silhouettes de mendiants partout repoussés — comment ne pas penser aux réfugiés d’aujourd’hui via ces Irlandais intemporels condamnés à l’exode ? —, Grace va d’horreur en épouvante. Jusqu’au délire. Jusqu’au silence. Entre mort et vie, réel et songes, elle ne sait plus où se logent la réalité et le vrai. « Toute chose en ce monde est et n’est pas ce qu’elle est », répète-t-elle. Et puis, celle qui « chemine à travers une nuit de ténèbres et de chaos qui jamais ne livre sa vérité » se tait. Et finit par trouver la paix dans cette monstruosité de survivre, ce monde où seuls les morts manifestent de la tendresse. « Cette vie est lumière » seront ses derniers mots. Et ceux du livre. Nul mysticisme pourtant dans ce fulgurant roman où l’on dévore les cadavres, où le mal et et le bien sont à jamais enchevêtrés et l’air plein d’an ges et de sorcières. C’est l’existence même, matérielle, sensorielle, sensuelle, sordide et enchanteresse qui donne le courage de continuer. La vie même.
Fabienne Pascaud