Le vent reprend ses tours.Sylvie Germain.Telerama
La vie bouleversée des exilés, le souffle des disparus, l’exclusion des femmes… L’écrivaine Sylvie Germain, fière de ses racines paysannes, qui débuta comme prof de philo, aime l’invisible. Et le dit avec une force lumineuse. Son dernier livre, “Le vent reprend ses tours”, est sorti fin avril chez Albin Michel.
Depuis Jour de colère (prix Femina 1989), écrit alors qu’elle était professeur de philo et de lettres au lycée français de Prague, les inconditionnels de Sylvie Germain guettent ses nouvelles parutions, aimantés par son écriture aérienne et ancrée. Chaque roman frappe par son style mystérieux et par son engagement indéfectible auprès des personnages.
Des marginaux y apparaissent comme des visions : une errante en loques (La Pleurante des rues de Prague), une cavalière décapitée (Tobie des marais), un petit garçon amnésique (Magnus, prix Goncourt des lycéens 2005), un porcelet transformé en humain (A la table des hommes) ou, dans son dernier livre, un Rom qui disparaît, des années après avoir noué une amitié forte avec un enfant (Le vent reprend ses tours). Leur passé les hante, leur présent est un cocon où ils se réparent pour un futur meilleur.
A côté de ses romans, toujours sensibles à l’empreinte des lieux sur les hommes, Sylvie Germain publie régulièrement des récits intimistes où elle tisse un fil entre les vivants et les morts, que ce soient ses parents disparus (Le Monde sans vous) ou des figures qu’elle admire (Etty Hillesum). Sitôt croisé son regard clair, on se sent en présence d’un être de lumière. Une lumière singulière, chaleureuse et tranchante, qu’elle prend soin d’entretenir par des lectures philosophiques, religieuses, poétiques ou romanesques, loin du bruit du monde.
Votre thèse de doctorat en philosophie traitait du visage. Le vôtre est magnétique, de ceux dont on se souvient. Quel regard portez-vous sur lui ?
Un regard peu amène… Je ne m’y attarde guère, y percevant surtout les défauts, les disgrâces, et désormais le vieillissement. Quant à ce qu’il dit de moi, de mon histoire, j’avoue ne pas m’en soucier. Ce sont avant tout les autres qui nous regardent, qui « lisent » notre visage, notre corps, notre apparence, et qui nous interprètent. A bon ou à mauvais escient, avec justesse, bienveillance, indifférence, ou malveillance, c’est selon. Je fais partie de ces gens qui n’aiment pas leur propre visage ni leur propre voix.
Femme d’écriture, aimez-vous parler ?
Je suis à l’aise avec l’oral, à condition qu’il soit libre. Mais je suis souvent effarée par la restitution écrite de mon oralité, telle quelle, après un colloque, par exemple. Quand on parle, on n’achève pas ses phrases, on répète des mots. Ce n’est pas grave, parce qu’un regard, un mouvement, une intonation viennent à notre secours. Mais à l’écrit, la voix disparaît, et ce n’est plus pareil. Très peu de personnes s’expriment parfaitement à l’oral. Je les admire beaucoup. Je pense aux animateurs d’émissions radiophoniques littéraires ou philosophiques d’une certaine génération, sur France Culture. Chez eux, on entend quasiment les virgules.
Etes-vous sensible aux voix ?
J’aime les voix graves et un peu sourdes. J’ai du mal avec les voix haut perchées, même en chant. J’ai une passion pour les basses profondes. Je les vois en couleur. Yves Bonnefoy a écrit un très beau poème sur la voix de la cantatrice Kathleen Ferrier, où il parle de tonalités grises. Le gris est une couleur que j’adore, parce qu’elle est tout en nuances indéfinies, hors du spectre solaire. Il y a des gris rosés, des gris argentés, des gris sourds, des gris foncés. Pour les voix, c’est pareil. Je pense à un passage des Vêpres de Rachmaninov, magnifique, avec la voix d’un homme seul, qui est dans une sorte de plainte, mais une plainte lumineuse, une plainte douce. J’aime aussi les voix un peu voilées, éraillées, de certains tout petits enfants.
Quelles voix célèbres vous ont marquée ?
Celle de Delphine Seyrig, sublime ! J’aime beaucoup les voix des comédiens Jean Topart et Claude Piéplu, envoûtantes, érotiques ou plaisantes, qui sont restées gravées dans mon oreille. Mais il y a aussi des voix atroces, qu’on ne peut pas oublier, comme celle de Hitler, hideuse, vociférante. Rien qu’à l’entendre, sans même savoir de qui il s’agit, on comprend qu’il est dément. Une voix qui crie n’est jamais belle. Même sa propre voix, quand on s’énerve, est toujours laide. En revanche, je trouve émouvant, chez des personnes âgées ou malades, d’entendre le tracé du souffle dans leur voix, comme une scansion, comme une douce basse continue. Les voix révèlent toujours le souffle intérieur des êtres.
Comme l’écriture ?
Quand j’apprends la mort d’un écrivain ou d’un poète que j’aimais, je prends un de ses livres et j’en lis un passage, debout devant ma fenêtre. Parfois, c’est insoutenable, tellement cela crée une immense proximité. Un peu comme quand on écoute l’enregistrement d’une personne décédée, les mots entrent dans le corps, leur souffle vous pénètre. Mon père est mort il y a bientôt trente ans. Avec le temps, le deuil vous érode. Il n’y a pas que les rides à l’extérieur, il y a des petits tremblements du temps à l’intérieur de soi. Plus on perd de gens en chemin, plus le phénomène se répète. A chaque fois que je retrouve par hasard un petit mot de mon père glissé dans un livre ou dans une boîte, le temps est mis en suspens, j’éprouve un trouble inouï. Quelque chose de l’ordre du souffle de l’autre subsiste dans son écriture, même à travers de simples mots.
Tous vos romans sont traversés par le thème du souffle…
Oui, c’est ce qui me pousse à écrire. Il y a un passage merveilleux de la Bible sur la force du souffle, dans Le Livre des Rois. Elie est au mont Horeb. Il a affronté des situations spectaculaires et violentes, qui lui ont indiqué à chaque fois que Dieu n’était pas dans l’ouragan, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu. Soudain, Elie sent un souffle infime et se voile la face. Dieu est passé. Levinas a traduit ce souffle par la « voix de fin silence ». C’est magnifique. Je suis fascinée par le murmure de la brise qui passe dans notre voix, orale ou écrite. Le souffle, c’est la voix de fin silence de quelque chose qui nous dépasse, et qui nous porte en vie. Beaucoup tentent de l’étouffer, de l’étrangler, mais c’est toujours là.
Vous affichez depuis longtemps votre quête spirituelle. Est-ce facile tous les jours ?
On m’a estampillée « catho », il n’y a pas pire dans notre société française ! Je trouve ça ridicule, je ne me reconnais pas du tout là-dedans. Mais je n’ai pas envie de rentrer dans ces polémiques, il y aura toujours des gens qui a priori ne me liront pas, parce qu’ils pensent qu’ils vont s’ennuyer et sentir l’eau bénite. De la même façon, je me méfie beaucoup quand on parle de mon écriture « mystique ». C’est donné à très peu de personnes d’être mystiques, et je ne me suis jamais pensée comme une auteure qui entend des voix divines et les restitue !
Avec le temps, comme lectrice, je suis devenue sensible à la mystique rhénane — celle de Maître Eckhart en particulier — parce qu’elle frôle l’athéisme. J’aime cette pensée déroutante parce qu’elle met tout en suspens, et qu’elle ouvre, infiniment. C’est le contraire de l’enfermement, de la rigidification par les lois. Voilà ce qui m’intéresse. En fait, je ne sais pas quelle est ma croyance. A la limite, je ne suis pas vraiment croyante. Croire est un verbe ambigu. Il y a le « je crois », qui signifie « je doute ». Et puis le « je crois » affirmatif de la pleine croyance, qui est presque l’inverse. Même l’athée est croyant à sa façon. Il croit qu’il n’y a rien, donc il croit. Ma propre foi, je la vois comme une faille, comme un creux. Et dans ce creux siffle un souffle que j’entends, puis qui disparaît. Marée haute, marée basse. Flux, reflux. Avec des moments rarissimes où surgit un éblouissement intérieur, et puis à nouveau pouf ! plus rien.
Avez-vous des moments de doute, comme écrivaine ?
Ah oui… Ils sont même plus fréquents que les moments féconds. Entre les deux, on tend le dos, et on attend que ça passe. Quand on écrit, on ressent très fort que ce qui vous est donné un jour peut vous être repris le lendemain. Parfois ce qui surgit des tréfonds est si violent que ça peut vous terrasser ou vous rendre fou. C’est arrivé àdAntonin Artau, que je me suis brûlée à lire très jeune. J’ai d’ailleurs dû le repousser, c’était une question de vie ou de mort. Il y avait quelque chose qui me touchait de trop près.
Quelles relations entretenez-vous avec vos lecteurs, dont certains sont très fidèles ?
Je réponds, dans la mesure du possible, aux personnes qui m’écrivent, mais je n’entretiens pas de lien suivi, sauf rares exceptions. Après tant d’années d’écriture et de publications, d’échanges et de débats, je reste comme au tout début : chaque fois étonnée par l’aventure toujours renouvelée qu’est l’écriture, mais au fond peu concernée par l’image et le statut d’écrivain qui se forment au fil du temps. Qu’ai-je à dire et à donner de plus, aux personnes qui me lisent, que ces livres mêmes ? J’envie les rares auteurs qui ont réussi à sauvegarder leur anonymat.
Vous mettez souvent en scène des personnages d’exilés dans vos livres. En quoi vous intéressent-ils ?
Par l’actualité, par l’Histoire, par la littérature, par des rencontres avec des exilés, par des amitiés liées avec certains d’entre eux, une sensibilité particulière à leur vie bouleversée s’est éveillée depuis longtemps en moi. Récemment, je me suis trouvée à Beyrouth, devant la Méditerranée. Il faisait beau. En regardant la mer, j’ai senti qu’elle était en colère. Je me suis demandé pourquoi, et soudain j’ai compris. La colère de la Méditerranée venait des milliers de morts qu’elle porte en elle, depuis des siècles. Tragique ou non, le parcours des exilés interroge et bouscule toujours ceux qui n’ont pas eu à connaître ce sort. Peut-être réveillent-ils un sentiment d’exil confus, obscur, lancinant, inscrit au profond de soi ?
Vos romans sont peuplés d’oubliés, d’invisibles. Quel regard portez-vous sur le mouvement des Gilets jaunes ?
Au début, j’ai éprouvé beaucoup de compréhension pour ce soulèvement inattendu et remarquable, qui rappelle les jacqueries des temps jadis. Quelque chose démarrait, porteur de beaucoup de sens, et puis malheureusement sont venues se greffer des forces idéologiques sans grand lien avec celles du départ. Je crains que les Gilets jaunes ne soient laissés sur le côté de la route, parqués sur les ronds-points où ils ont trouvé un peu de sentiments, d’impressions de camaraderie. Je pense aussi aux plus invisibles des invisibles, ceux-là ne sont même pas Gilets jaunes, ils n’ont pas la capacité ni l’énergie de venir à ce genre de manifestations.
Vous vous intéressez beaucoup aux destins, aux chances qu’il faut saisir…
Je m’intéresse aux lignes de vie, aux bifurcations possibles. Qu’est-ce qui fait qu’on trouve l’impulsion pour changer, ou qu’on subit sans pouvoir bouger ? Certes le poids de la société est lourd, mais il y a aussi un problème de personne, on ne peut pas se trouver constamment des excuses. Ceux qui s’affalent toute la journée sur leur canapé pour regarder des daubes à la télé, qui s’arrangent pour ne jamais être seuls avec eux-mêmes, jamais dans le silence, font un choix.
Mon père venait d’un milieu paysan on ne peut plus simple, éminemment pauvre, sans un livre à la maison. Boursier, il a été reconnaissant à la République toute sa vie. Il a passé des concours pour travailler dans la préfectorale. Jamais il n’a eu honte de ses parents, jamais il n’a manifesté d’esprit de revanche, jamais il n’a été pris par l’appât du gain. Comment a-t-il été poussé à faire ces choix ? Quelle chance pour moi d’avoir eu l’exemple d’un père aussi équilibré, aussi lumineux…
Dans Chemin de Croix, vous présentez Jésus comme un grand féministe…
C’est vrai, les femmes sont très présentes dans l’Evangile. Regardez ce passage sur « l’hémorroïsse », cette femme qui perd du sang depuis des années. Elle se dit que si elle arrive à toucher une frange du manteau du Christ, elle sera guérie. Elle y parvient dans la foule, et Jésus s’arrête en disant : « Je sais que quelqu’un m’a touché. » Elle pourrait être lapidée pour avoir osé toucher un homme, en tant que femme impure. Elle avoue. Il lui répond : « Va, ta foi t’a sauvée. » C’est inouï. Le Christ n’a pas de tabou sur le corps, pas même sur les règles. Il n’a de tabou sur rien, finalement.
En oubliant totalement la place des femmes, l’Eglise a rendu cette religion normative. Je suis effarée par les mouvements anti-avortement qui se propagent aujourd’hui. La véhémence à l’encontre des femmes est toujours là. Je me souviens d’avoir vu, dans un documentaire, une adolescente de 15 ans, au Nord-Congo, qui tenait son bébé issu du viol. Elle disait être terrorisée par cet enfant. Elle avait peur qu’il la tue quand il serait grand. L’enfant était à son sein, et donc imbibé de la terreur de sa mère. Comment peut-on être contre l’avortement, devant un cas pareil ?
La philosophe Simone Weil disait : « Le grand drame, c’est de mettre à part. » Les humains sont clivés. Ils affirment des valeurs, et agissent à l’encontre de ces valeurs. C’est ce qui a mené aux scandales sexuels dans l’Eglise. De la part d’hommes qui se réclament des Evangiles, la pédocriminalité est au-delà du lamentable et du scandaleux. Et qu’ils ne comprennent pas la gravité de leurs actes me consterne. Tels sont les petits arrangements des hommes avec leurs peurs, leurs lâchetés, leurs avidités. Se remettre en cause chaque jour est un travail nécessaire, mais difficile pour l’être humain, qui en a rarement le courage.
Dans Immensités, en 1994, bien avant le best-seller La Vie secrète des arbres, vous chantiez la patience des arbres…
Je crois que dans quasiment tous mes livres il y a un arbre. Peut-être parce que je le porte dans mon prénom, finalement ! Je me souviens que, spontanément, adolescente, un jour de déménagement où je quittais une maison pleine de souvenirs, j’avais trouvé normal de poser ma main sur chacun des arbres. C’était une manière de dire au revoir et merci. J’avais conscience de ce qu’ils m’avaient donné. Mes grands-parents étaient des paysans morvandiaux, et j’ai hérité d’eux un grand amour de la terre. Quand j’étais petite et que j’allais en vacances chez eux, je faisais du vélo dans la campagne, et je regardais les charolais dans les prés. C’est magnifique, comme animal ! J’aimais cette lenteur de manducation, cette manière de respirer la terre.
A chaque fois que je lis Les Elégies de Duino, où Rilke écrit « De tous ses yeux, la créature voit l’Ouvert », je repense à cette image des grands bœufs blancs dans le Morvan. Ils font partie d’un monde qui est en train de disparaître, parce que les hommes n’ont pas su en prendre soin. Comme dit le neurobiologiste du végétal Stefano Mancuso dans L’Intelligence des plantes, un livre passionnant, si les plantes disparaissent, l’humanité disparaîtra très vite, puisque les plantes sont le début de la chaîne alimentaire. En revanche, si l’humanité disparaît, les plantes se porteront très bien. Elles se diront, avec leurs sens aiguisés : « Tiens, on n’entend plus le brouhaha des hommes »… Elles sentiront qu’elles peuvent y aller, et elles pourront croître et croître. Alors elles vont proliférer très vite, et tout engloutir. Même la tour Eiffel sera recouverte de liserons partout.Marine Landrot