Olga Tokarczuk : « La littérature est toujours excentrique »
C'est avec autant de joie que de simplicité que la toute nouvelle nobélisée (57 ans et une allure de jeune femme avec ses dreadlocks, coiffure découverte grâce à un Jamaïcain rencontré à Bangkok lors de l'un de ses nombreux voyages) a reçu des mains du maire de Saint-Nazaire le prix Laure Bataillon 2019 de la traduction, remis chaque année (depuis dix-sept ans). Il a été décerné cette année à Olga Tokarczuk et Maryla Laurent pour Les Livres de Jakob. Cette dernière vient d'achever la traduction du prochain livre d'Olga Tokarczuk, à paraître aux éditions Noir sur blanc en septembre 2020, des nouvelles qui pourraient s'intituler « Histoires bizarroïdes », et qui le sont, nous assure Maryla Laurent, qui enseigne la littérature polonaise et la traductologie. « Elles sont presque effrayantes ! Son œuvre fera le bonheur des philosophes. Elle y interroge aussi la condition des animaux, elle cherche de nouveaux mondes, de nouveaux espaces, et invente des manières d'aborder ces nouvelles réalités. »
Olga Tokarczuk y aborde ses débuts, s'arrête sur son roman Les Pérégrins (Man Booker International Prize 2018, le livre a reçu l'équivalent du Goncourt en Pologne, le prix Nike) avant d'évoquer plus longuement le dernier, Les Livres de Jakob, ou l'extraordinaire destinée, au milieu du XVIIIe siècle, de la Pologne jusqu'à toute l'Europe, de Jakob Frank, personnage historique, politique et religieux, figure messianique de la tradition juive pour les uns, mais considéré par d'autres comme un hérétique. Il valut à l'autrice huit années de travail et une controverse dans son pays natal, dont elle s'explique tout en montrant comment cette trajectoire européenne de l'époque des Lumières éclaire la nôtre.
« J'ai assez vite compris que je ne serais pas une bonne psy, car je me trouvais souvent moi-même plus névrosée que mes patients… Alors, j'ai écrit mon premier livre (non traduit), dont le titre serait en français quelque chose comme Le Voyage des gens du livre. Il se passe en France, au XVIIe siècle, c'est une sorte de parabole mystique. Je n'avais jamais été en France à l'époque, c'est curieux ; mais dans la Pologne communiste, il semblait qu'on n'avait pas besoin de voyager pour écrire, qu'il suffisait de se l'imaginer. »
« Je pense que j'appartiens à cette génération d'écrivains d'après le communisme qui existe même si elle n'a pas de manifeste littéraire. Une génération qui en avait assez de la politique et s'est tournée vers l'intimité, l'être profond, plutôt que vers les combats politiques, même si ce ne fut pas le cas évidemment. »
Du réalisme en littérature
« La définition du réalisme de la fin du XIXe ne fonctionne plus aujourd'hui et je chercherais plutôt du point de vue du psychothérapeute et du psychologue ma définition du réalisme : est réel ce qui devient l'essence de notre expérience. Je pense en effet qu'il faut parler de toute l'expérience humaine, y compris des fantasmes, c'est ainsi qu'il faut écrire. On ne peut pas décrire le monde en utilisant des outils réalistes, anachroniques pour la réalité aujourd'hui. Le monde a transgressé les frontières qu'il avait auparavant, les outils sont devenus désuets. Mon obsession, lorsque je lis des romans réalistes, est de chercher des scènes en dehors du réalisme. Récemment, j'ai relu La Montagne magique de Thomas Mann et trouvé presque à la fin du livre une séance de spiritisme où un fantôme apparaît. Juste après, Mann revient à sa narration réaliste. On pourrait croire qu'on n'a pas vraiment besoin de cette scène, mais, si, les auteurs en ont besoin. Comme le romancier polonais Boleslaw Prus dans un de mes ou peut-être mon roman préféré, La Poupée. Dans Les Livres de Jakob, je savais que je ne pourrais pas écrire cette histoire en me basant uniquement sur des faits historiques. Le personnage de Ienta, situé entre les morts et les vivants, est venu me sauver. À partir de ce moment-là, l'écriture est devenue facile. Dans Dieu, le temps, les hommes et les anges, écrit il y a trente ans, je raconte en partie l'histoire de ma famille, mais, au lieu d'en faire un récit biographique ou historique, j'ai voulu en faire un mythe. »
Les Pérégrins : nous sommes tous des nomades
« Nous sommes tous des nomades, nous ne pouvons vivre que pendant une, deux ou trois générations dans un même endroit, et, ensuite, nous bougeons. Par cet instinct, ces gènes de nomades sont en nous. Pour ma part, lorsque j'ai commencé à voyager, mes premiers voyages à l'étranger, j'ai été fascinée par le phénomène du tourisme, les pèlerinages religieux et culturels, et j'ai vu qu'ils n'étaient pas bien décrits dans la littérature. Pendant longtemps j'ai cherché la forme à donner à ce type de récit : un journal de voyage ? Des récits de voyage ? Je me suis rendu compte qu'en voyage on vit des expériences à plusieurs niveaux, on vit plusieurs expériences en même temps. Un peu comme devant son ordinateur avec plusieurs fenêtres, certaines apparentes, d'autres cachées, en même temps, on a la musique, bref, une sorte de chaos. J'ai tenté d'observer cette réalité chaotique et de trouver des fils conducteurs. Ce roman, en forme de constellation, reflète cette obsession à rechercher des liens entre les différentes expériences que nous vivons. Ce n'est pas une forme facile. Je me souviens qu'en découvrant mon manuscrit, la maison d'édition m'a demandé si j'avais envoyé le bon fichier tant cela leur paraissait chaotique (sourire). »
« Le choix des personnages, dans Les Pérégrins, correspondait à ma manière de penser la littérature, qui doit toujours chercher ces points de vue excentriques, à la marge, voire provinciaux, puisque tout ce qui est “mainstream” est déjà décrit dans les médias, qui nous montrent très bien ce qui se passe dans le centre. La tâche de la littérature, selon moi, est de nous montrer ces points de vue un peu étranges, bizarres, que l'on ne voit pas sinon. Pour moi, la littérature est toujours excentrique dans le sens où elle se situe en dehors du sens, et j'ai toujours été très attirée par des personnages excentriques, atypiques, qui connaissent des situations extrêmes, et qui se placent contre l'ordre établi. Parfois, ces personnages paraissent normaux à première vue, par exemple, Anouchka dans la partie qui se passe en Russie, elle paraît presque banale, normale, mais en cherchant en profondeur, on découvre le mystère qui se cache… »
Comment j'ai découvert le personnage de Jakob Frank
« Je me souviens très bien du moment où j'ai découvert ce personnage. Un peu par hasard, dans une petite librairie de province, je suis tombée sur la transcription par les disciples de tous ses enseignements. J'ai commencé à lire cette histoire, fascinante et improbable, et me suis demandé pourquoi je ne la connaissais pas. Pourquoi n'est-elle pas enseignée à l'école ? Pourquoi cet oubli dans la mémoire collective, puisqu'on ne trouve trace de son histoire ni en Pologne ni dans la mémoire des juifs, polonais ou pas. Ma plus grande motivation pour commencer à travailler sur ce livre, c'était mon indignation : comment était-il possible, à notre époque, de tomber sur quelque chose qui est caché ? Il y avait quelque chose de tabou.
Je pense aujourd'hui que, si cette histoire a disparu de notre mémoire, c'est pour différentes raisons : d'abord, parce qu'elle fait problème pour l'Église catholique, Jakob ayant été emprisonné dans un lieu sacré pour le catholicisme polonais. L'Église n'a pas gardé de traces de l'emprisonnement ni aucune trace de lui dans les archives catholiques. Les juifs orthodoxes, eux, traitaient Jakob Frank comme un traître, un personnage sombre dont le nom devait presque être oublié. Enfin, la troisième raison, c'est que, au fil du temps, les descendants des frankistes se sont très bien assimilés à la société polonaise et, par peur d'antisémitisme, cachaient leurs véritables origines. Il y a eu un processus d'oubli actif pour se fondre dans la société polonaise. Quelle meilleure motivation pour un écrivain ? Tomber sur une histoire oubliée que l'on peut mettre au jour, une histoire tellement extraordinaire ! J'avais le sentiment, en commençant ce livre, que je faisais quelque chose d'important, de fort, même au sens contemporain, car, au fond, dans ce livre, on parle beaucoup de ces immigrés, de ces autres qui arrivent et essaient de faire partie d'une société, qui doivent négocier pour cela. C'est un livre sur la politique d'assimilation. »
Un personnage révolutionnaire
« Zygmunt Bauman, philosophe polonais, a défini la réalité comme labile, changeante. Nous savons tous cela aujourd'hui, que nous vivons dans une réalité qui change sans cesse, mais Jakob Frank a vécu, lui, il y a 250 ans, et il était l'un des premiers Européens à avoir découvert cette réalité à la Bauman, dans un monde qui paraissait complètement pétrifié, très cadré, puisque l'histoire commence dans cette Pologne féodale où les hiérarchies sont très claires.
Je pense que Jakob Frank est quelqu'un qui traite la réalité comme un endroit où l'on essaie différentes choses, sa philosophie est celle de quelqu'un qui change d'identité, de masque, de nom, de confession, quelqu'un qui met en œuvre la stratégie extrême qui consiste à changer sa propre identité. Et sa stratégie est très efficace puisque Jakob Frank naît en tant que marchand juif pauvre quelque part dans l'est de la Pologne et, lorsqu'il meurt à Francfort, c'est un baron polonais cosmopolite. Je pense que la stratégie des frankistes, de notre point de vue contemporain, est celle d'une émancipation sociale extrêmement révolutionnaire, et plus encore que la Révolution française, puisque nous avons ce groupe de pauvres marchands juifs qui arrive à traverser toutes les couches de la société et finalement renverse l'ordre établi. »
Lumières et baroque
« Il faut se souvenir de l'époque : du vivant de Jakob Frank, Diderot rédige son encyclopédie. L'Europe était alors divisée en deux parties : d'un côté, l'Europe des Lumières, de l'autre, à l'est, on est encore plongés dans l'âge baroque, sombre. Mais, en même temps, ces esprits des Lumières flottaient même au-dessus de la région de la Podolie à l'époque, et je pense qu'il y a un personnage dans mon livre qui incarne bien cette philosophie des Lumières, c'est le prêtre qui lui aussi rédige une encyclopédie, mais complètement différente de celle de Diderot.
Lorsqu'on regarde les croyances de la secte de Frank, on voit le passage très clair de ce baroque oriental, beau sombre et complexe, vers les Lumières et quelque chose de plus occidental. Ce qui est resté chez eux, c'est leur tendance révolutionnaire : le monde est un endroit que l'on peut changer, et d'ailleurs, l'un des collaborateurs de Jakob Frank est passé à l'ouest, a pris le nom de Junius Frey et a été guillotiné en même temps que Danton, car il faisait partie de la Révolution française. Jakob Frank permet en quelque sorte de recoudre ces deux parties de l'Europe, l'Est et l'Ouest. »
Leçons pour aujourd'hui
« Sur la couverture de mon livre figure une dédicace Mémorial pour les Sages, Réflexion pour mes Compatriotes, Instruction pour les Laïcs, Distraction pour les Mélancoliques. Et pour les Polonais, ce livre a été un choc, d'abord, parce que c'était une histoire oubliée, mais ce qui a surtout semé le trouble, d'un point de vue politique, c'est que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les communistes puis les nationaux-démocrates ont toujours voulu présenter la Pologne comme une entité homogène du point de vue ethnique, alors que, dans ce livre, j'essaie de rétablir une vraie image de la Pologne, avec plusieurs cultures, ethnies, langues, et le fait de la décrire ainsi a provoqué une controverse.
La question de la conception de l'Europe, présentée dans le livre comme une entité culturelle, une unité présente, une Europe sans frontières, est aussi importante. Enfin, je pense que c'est la chose la plus importante, cette histoire de Jakob Frank nous rappelle que l'Europe est quelque chose de sans cesse renégocié, et que ça parle beaucoup de ce phénomène des étrangers qui essaient de faire partie de la société, et que cela parle aussi des personnes qui sont de l'autre côté de la Méditerranée, ou tout simplement de l'autre côté des frontières de l'Union européenne et qui essaient aujourd'hui de rejoindre l'Europe. »