Gouliseuse
  • Bonjour
  • Lu en 2025/26
  • Poésie
  • Les auteurs
    • Les auteurs découverts récemment
    • Liste des auteurs
    • Langue des auteurs
  • voir et entendre
    • Goulimage
    • Goulyrique
  • Livres
  • Lu par année

Le Clézio, ou le parti pris des animaux et des enfants, “qui connaissent la beauté du monde”. Télérama

Il est l’écrivain de l’enfance et du voyage, mais aussi de la révolte face à un Occident prédateur et autodestructeur. À bientôt 80 ans, J.M.G. Le Clézio convoque à nouveau tous ces thèmes dans son intime “Chanson bretonne”.

« Être jeune, c’est un peu répugnant. Les gens attendent de vous qu’on fasse des choses […] J’aimerais avoir 80 ans. Avoir toute la vie derrière soi, là, on est vraiment libre… », confiait jadis Le Clézio. C’était en 1963, il avait 23 ans. Il venait de faire paraître, sous les mystérieuses et d’emblée fameuses initiales J.M.G. (pour Jean-Marie Gustave), Le Procès-verbal, le roman qui signa son irruption remarquée sur la scène littéraire française — physique de jeune premier charismatique et talent d’écriture précoce qui le fit alors comparer par la critique au Camus de L’Étranger, paru vingt ans auparavant.

Près de six décennies plus tard, ça y est, nous y sommes : J.M.G. Le Clézio fêtera le 13 avril prochain ses 80 ans. En écrivain connu, reconnu, célébré, et même nobélisé. Accompagnant cet anniversaire d’un ouvrage qui s’offre à lire comme un retour aux sources — celle de son existence et celle de son imaginaire.

 

Le très beau Chanson bretonne rassemble deux récits (« deux contes », préfère-t-il dire), nourris de ses souvenirs, réels ou réinventés. L’un se penche sur la Bretagne, les mois de vacances que l’enfant qu’il était, né à Nice, y passait chaque année, le rapport intime et durable avec les éléments (« la violence de la mer, du vent, de la pluie […] la solitude des criques encombrées de galets géants […] la lande où surgit parfois une pierre levée ») qu’il a alors noué. L’autre s’intitule L’Enfant et la Guerre, et creuse plus profondément encore dans sa mémoire, jusqu’à atteindre ce souvenir originel : une déflagration qui ébranle l’appartement niçois où il vit, alors qu’il a 4 ans, et l’effroi qui l’étreint.

« Je n’ai pas identifié ce dont il s’agissait précisément. Assurément une bombe, ou un obus, lâché sur la ville en juin 1944. C’est mon tout premier souvenir. Je ne me rappelle pas la guerre elle-même, ce que nous faisions alors de nos journées, mais je me souviens de ce choc, du fracas et des vitres qui se sont brisées soudain tandis que je regardais tranquillement la baignoire se remplir, de la peur que j’ai éprouvée sans pouvoir la nommer », raconte J.M.G. Le Clézio ce jour de février où on le rencontre, à Paris, dans les solennels salons lambrissés de son éditeur où détonne quelque peu sa haute silhouette souple et sportive.

À sa vie, à sa généalogie, à ses incessantes pérégrinations (du Mexique à la Corée, de la Thaïlande à Albuquerque, du désert saharien à la Polynésie…), toute son œuvre s’alimente. De façon plus ou moins directe, ou transposée, déplacée, recréée. Sans doute y avait-il beaucoup du jeune homme qu’il était, au seuil des années 1960, dans le personnage d’Adam Pollo, l’antihéros du Procès-verbal, solitaire et vacant, indécis et brutal, et qui ne sait plus très bien s’il s’est échappé de l’armée ou de l’hôpital psychiatrique. Mais il y avait aussi déjà, dans ce livre inaugural, cette façon de mêler, à l’expérience humaine, le minéral et les étoiles, l’eau et le sable, l’animal et le vent… Une inscription sensorielle et mystique de l’homme dans le monde qui deviendra bientôt la marque de l’écrivain.

« Quelque chose frappe dans ce roman, c’est la volonté d’identification du héros avec la création non humaine. Adam Pollo se mêle aux rocs, aux nuits, à l’herbe, à toutes les flores dures ou douces. Même intérêt pour les faunes. Les bêtes le fascinent peut-être par leur privation d’intelligence. Adam Pollo les envie. Tout est si simple pour elles. Elles n’ont pas de questions. Pas d’histoires. Rien que de la peau et des os et qui vivent. Flores et faunes froidement accueillies, minéralement accueillies par Adam composent le monde privilégié, celui du premier homme, celui où aucune révélation n’était venue troubler un ordre basé sur l’instinct », analysait, admiratif, le poète Xavier Grall au lendemain de la parution de ce roman sans vraie intrigue. Que certains lecteurs continuent, aujourd’hui encore, de considérer comme le chef-d’œuvre de Le Clézio.

Il y a eu pourtant, depuis, nombre d’autres ouvrages. Plus de quarante, romans, récits, contes et essais mêlés, venus élargir au fil des décennies l’ample bibliographie de l’écrivain et approfondir la singularité de son imaginaire : sa pente voyageuse, sa passion tant de la géographie que de l’histoire et des mythologies, sa curiosité insatiable pour les façons multiples dont vivent et pensent les hommes aux quatre coins de la planète. Lui qui se dit volontiers « méfiant vis-à-vis de tout ce qui est trop intellectuel, trop rationnel, attiré par la magie, le surnaturel, les endroits où le présent et le passé cohabitent mystérieusement et naturellement », a partagé durant quatre années, de 1970 à 1974, la vie des Indiens au Panamá.

Fuyant en ces antipodes la notoriété dont l’avait accablé le succès du Procès-verbal, le milieu littéraire dont il n’a jamais voulu faire partie. Prenant aussi ses distances avec le rationalisme occidental qui lui semblait déjà une pensée trop étroite — il lui préfère la variété des cosmologies, voire la magie de l’animisme. « Sans doute ne devrait-il jamais y avoir d’autre raison au voyage que celle de mesurer exactement ses propres incompétences », notera-t-il dans Raga (2006), fruit d’un séjour dans l’archipel du Vanuatu.

Du corpus de ses écrits se détachent notamment les méditations poétiques de L’Extase matérielle (1967) ou de L’Inconnu sur la terre (1978), les réflexions sur les civilisations éteintes et l’Occident prédateur du Rêve mexicain (1988), de grands romans d’essence autobiographique tels Onitsha (1991) ou La Quarantaine (1995). Mais aussi, et de plus en plus parmi ses livres récents, des récits ouvertement et directement personnels comme L’Africain (2004, consacré à son père, médecin au Nigeria) ou Ritournelle de la faim (2008, version romancée de la jeunesse de sa mère). Une veine intime à laquelle appartient le présent Chanson bretonne, et qui constitue, livre après livre, les Mémoires auxquels cet homme secret, moins fuyant qu’insaisissable, refuse de s’atteler.

Poursuivant ainsi néanmoins, de façon fragmentée, l’élaboration de son roman familial dont l’acte de naissance se situe à la fin du xviiie siècle, lorsque son aïeul François Alexis quitta la Bretagne pour tenter sa chance sur l’Isle de France, devenue quelques décennies plus tard l’île Maurice — d’où sont originaires les deux parents de J.M.G. Le Clézio.

« Je voudrais faire seulement ceci : de la musique avec les mots », écrivait-il dans L’Inconnu sur la terre. Complétant ainsi ce manifeste poétique : « Je veux écrire pour la beauté du regard, pour la pureté du langage […]. Je veux écrire pour être du côté des animaux et des enfants, du côté de ceux qui voient le monde tel qu’il est, qui connaissent toute sa beauté […] Je veux écrire pour une aventure libre, sans histoire, sans issue, une aventure de terre, d’eau et d’air où il n’y aurait à jamais que les animaux, les plantes et les enfants. Je veux écrire pour une vie nouvelle. » Des phrases parfois jugées candides, dont l’écho a entériné une image inexacte de poète humaniste et rêveur, occultant un temps la dimension intensément politique de ses ouvrages.

S’y est déployée pourtant très tôt une critique récurrente de l’Occident matérialiste et impérialiste, un dégoût radical pour la colonisation et toute forme de violence, doublé d’un fort sentiment de révolte face au saccage de la planète. Écrivain engagé, dont les convictions longtemps minoritaires ont fini par être largement partagées, Le Clézio fut ainsi écologiste avant l’heure, c’est-à-dire en des temps — dès les années 1970-80 — où nul ou presque ne se souciait des questions environnementales, de la détérioration des milieux naturels, de l’exacerbation des risques climatiques, de la disparition des espèces vivantes.

« Agir, c’est ce que l’écrivain voudrait par-dessus tout. Agir, plutôt que témoigner. Écrire, imaginer, rêver, pour que ses mots, ses inventions et ses rêves interviennent dans la réalité, changent les esprits et les cœurs, ouvrent un monde meilleur », confiait-il en 2008 dans son discours de réception du prix Nobel de littérature. Avouant son pessimisme et son sentiment d’impuissance, mais aussi sa passion intouchée pour l’écriture et la solitude : « [L’écrivain] voulait parler pour tous, pour tous les temps : le voilà, la voici dans sa chambre, devant le miroir trop blanc de la page vide, sous l’abat-jour qui distille une lumière secrète. Devant l’écran trop vif de son ordinateur, à écouter le bruit de ses doigts qui clic-claquent sur les touches. C’est cela, sa forêt. L’écrivain en connaît trop bien chaque sente. Si parfois quelque chose s’en échappe, comme un oiseau levé par un chien à l’aube, c’est sous son regard éberlué – c’était au hasard, c’était malgré lui, malgré elle. Et cependant, à cet instant même, une voix lui souffle que cela ne se pourra pas, que les mots sont des mots que le vent de la société emporte, que les rêves ne sont que des chimères. »

Nathalie Crom

Les critiques

  • Le breton fait battre son cœur !
  • J.M.G. Le Clézio : cadastre de la dispar...
  • Jean-Marie Le Clézio au JDD : "Je détest...
  • Une enfance aux terres mêlées. En attend...
  • « Chanson bretonne » : Le Clézio impress...

Etiquette

chansonleclezio
  • Chansons et texte
  • Musique
  • Gouliseuse
  • Les films
  • Les documentaires
  • Gouliseuse