L'Enfant lézard. Télérama
L’enfant lézard n’est pas l’enfant du placard, mais il y séjourne souvent dans le noir. Comme sous les tables et les buffets, d’où il faut l’extirper en raclant le sol avec un manche à balai. Il se glisse aussi derrière les portes, les canalisations, les radiateurs. Parfois même il reste la tête enfouie sous une couverture des jours entiers, avec « une seule petite ouverture pour son nez et sa bouche ». Cet art de la disparition lui vient de loin. Dès le ventre de sa mère, enceinte hors mariage d’un bon chanteur mauvais danseur, dans l’Italie des années 1960, il s’est fait tout petit. D’abord élevé par sa grand-mère, il s’est recroquevillé en grenouille de bénitier, se hissant jusqu’à la coquille de pierre à l’entrée de l’église pour en « avaler l’eau tiède et poisseuse ». Un de ses rares souvenirs de sortie en extérieur, avec ce voyage en train pour rejoindre définitivement son père dans un pays d’accueil indéterminé, en compagnie de sa mère qui lui serrait la main par à-coups, selon leur petit code secret. Le garçon arrivé à destination, l’enfermement devient vital. Réfugié clandestin dans un logement interdit aux enfants, le petit migrant ne doit pas signaler son existence, au risque que ses parents perdent leur travail et finissent en prison.
Le roman raconte cette vie d’effacement radical qui s’enroule sur elle-même pendant des années. Rares sont les romans qui prêtent à ce point secours à l’enfance déracinée, qui alertent sur la sournoise entreprise de démolition subie par les plus jeunes exilés, dans une invisibilité organisée. Avec son écriture en lame de rasoir, simple, concrète, métallique, Vincenzo Todisco dépèce tout ce qui entoure l’enfant, prisonnier de son espace restreint. Il suit les contours des objets, des murs, des peaux, des sons et même des pensées, pour en recueillir les fines vibrations, en écouter les cris étouffés. La précision de sa langue, méticuleusement descriptive, vient prêter main-forte à l’enfant lézard dont « la solitude et les soliloques décousus ont effacé beaucoup de mots de la tête », au point que « les phrases forment des grumeaux, il ne parle plus que par bribes ». En révélant la sourde féerie que le petit reclus est capable de faire jaillir de ses jours gris silex, l’écrivain l’encourage à puiser dans ce qu’il a de meilleur. Il prouve à son héros qu’il a de la ressource, que de savoir rire aux éclats en silence devant un film à la télé ou de connaître le nombre de pas nécessaires à chaque trajet dans son appartement pourra lui servir à l’avenir. Car il doit y avoir un avenir…
La force du roman vient d’un paradoxe atroce : l’enfant est aimé, sans bruit, profondément, mais c’est un enfant battu d’avance, un enfant tué à petit feu par le destin, sacrifié par l’Histoire qui se répète sans prendre soin des innocents à peine nés. Située dans le milieu ouvrier des émigrés italiens d’il y a cinquante ans, en souvenir de la propre famille de l’auteur, cette chronique d’un sacrifice secret pourrait se passer de nos jours. À l’heure où les cas de suicides d’enfants dans les camps de réfugiés sont de plus en plus relatés, où les droits des mineurs migrants souffrant de graves stress post-traumatiques sont bafoués, où leur santé mentale est rarement prise en charge, ce livre trouve aujourd’hui un écho particulier, amplifié par le timbre pénétrant d’une voix littéraire unique, traduite en français pour la première fois.Marine Landrot