« Corps célestes à la lisière du monde » de Jón Kalman Stefánsson : toute la puissance d’une conscience
L’une des grandes voix de la littérature islandaise nous entraîne aux lisières de son île, au début du XVIIe siècle, dans la tête d’un pasteur, hanté par un épouvantable massacre. Un écho singulier aux violences de notre monde contemporain.
Quand il vous fixe de son regard bleu – aussi clair que les lacs glaciaires du Grand Nord – pour mieux affirmer que le concept de roman historique est ici « un malentendu », vous vous inclinez. Et pourtant. Les terribles événements qui bouillonnent au cœur du roman de Jón Kalman Stefánsson (Corps célestes à la lisière du monde) sont bel et bien historiques. Ils ont eu lieu en 1615 et sont connus en Islande sous le nom de « massacre des Espagnols ».
Comme beaucoup d’autres navires étrangers avant eux – aux équipages desquels on accordait habituellement l’hospitalité –, trois bateaux venus du Pays basque pêcher la baleine dans les eaux septentrionales, s’étaient retrouvés échoués dans les fjords de l’Ouest à la suite d’une tempête. Mais cette fois-là, pas de main tendue, bien au contraire : 32 marins furent sauvagement assassinés, une soixantaine d’autres parvinrent à échapper in extremis à la furie des populations locales.
« Ce massacre est tellement exceptionnel dans l’histoire islandaise, il correspond si peu à l’image que nous avons de nous-mêmes qu’il n’était même pas mentionné dans nos manuels. Il est le seul meurtre commis sur des étrangers au cours des siècles », explique l’écrivain. L’Islande, ce petit pays d’un peu plus de 380 000 habitants, longtemps colonisé par le Danemark et pacifiste dans l’âme, n’a aujourd’hui encore ni armée ni ministère de la Défense. Le « massacre des Espagnols » a resurgi dans le débat public à Reykjavík, il y a seulement une dizaine d’années, assorti d’une question lancinante qui fascine le romancier : « Comment de simples paysans se sont-ils transformés en assassins ? Comment des actes aussi abominables ont-ils pu être perpétrés par de braves gens ? »
Dans la peau du révérend Pétur
Alors pour comprendre, Jón Kalman Stefánsson a non seulement compulsé les archives et autres documents, mais il s’est glissé dans la peau d’un personnage littéraire, le révérend Pétur, qui a fini par s’imposer comme le narrateur de son roman. Isolé dans une lointaine paroisse de la péninsule dans le nord-ouest de l’Islande, le pasteur écrit sous nos yeux une longue lettre tourmentée à une mystérieuse destinataire, mais le lecteur se rend vite compte qu’il se parle d’abord à lui-même.
Le révérend n’est pas un saint homme, loin de là, il en a douloureusement conscience. Dans une langue lyrique dont il a le secret, foisonnante, sensuelle et charnue autant que spirituelle, Stefánsson raconte l’itinéraire d’un homme de Dieu possédé par la tentation de la chair et en proie au doute, d’autant plus bouleversant qu’il sonde ses fautes et manquements avec une lucidité de plus en plus aiguë au fil des pages. Il faut dire qu’il est accompagné dans sa tâche par une servante hors pair qui le stimule et le recadre à la fois : la vénérable et sage Dóróthea, qui incarne ici une sorte de surmoi, tout en portant haut la tradition orale séculaire des sagas, ce trésor national issu des XIIe et XIIIe siècles, devenu le fleuron des lettres européennes médiévales. Rappelons que le mot « saga » est d’origine islandaise – du verbe segja, « raconter »…
À la recherche de l’origine du mal
« À l’époque de mon roman, l’imprimerie n’existait pas encore, souligne l’écrivain. C’est au sein des riches domaines agricoles ou des monastères qu’on recopiait les manuscrits sur vélin. Ils étaient rares et chers, c’est pourquoi les gens mémorisaient les histoires des anciennes familles pour se les raconter lors des veillées et festivités. Je porte en moi cette vieille culture orale islandaise, les sagas ont encore une influence sur notre littérature d’aujourd’hui. »
Dans Corps célestes à la lisière du monde, le narrateur mêle la vie des humbles à la geste des grands hommes, évêques et baillis – ces derniers chargés de représenter sur l’île le royaume du Danemark. Et le romancier en revient immanquablement à son interrogation sur l’origine du massacre, et partant sur l’origine du mal : « Ce qui m’a tout de suite frappé, c’est l’approche et la méthode du bailli Ari pour parvenir à ses fins : on s’arrange pour fabriquer un danger, et on désigne l’étranger comme bouc émissaire. » Rien de neuf sous le soleil. Les marins basques se présentaient en hommes à la peau sombre, qui venaient de loin et parlaient une langue incompréhensible. De surcroît, ils étaient de foi catholique dans un pays qui avait connu la Réforme un demi-siècle plus tôt et embrassé le luthéranisme. La messe était dite.
Des manœuvres très contemporaines
Les assassins islandais, bardés de couteaux et de haches, ont été avant tout des hommes manipulés, des Monsieur Tout-le-Monde devenus des salauds ordinaires sous l’endoctrinement du bailli et de ses affidés : « Je refuse la notion de monstre, qui évince tout sens de la responsabilité pour le commun des mortels. Je pense que si l’homme a créé le diable, c’est parce qu’il n’était pas capable de regarder sa propre cruauté en face », assure Stefánsson.
Rien n’est surligné dans son récit, tout est enraciné dans l’époque. Mais comment ne pas reconnaître parmi les arguments dont se sert le potentat local pour créer des préjugés et engendrer la haine (jusqu’à finalement convaincre les gens de commettre les meurtres) des manœuvres très contemporaines : « Ainsi que je n’ai pu m’empêcher de le faire, les lecteurs pourront penser à Trump, à Poutine, à Orbán (dont on vient de se débarrasser… pour le moment) et aux autres populistes d’extrême droite, bref à tous les leaders tyranniques qui travaillent à transformer en ennemis ceux qui ne nous ressemblent pas. »
« Une âme qui doute, un esprit en quête »
Et Jón Kalman Stefánsson de repréciser sa conception du roman : « Le genre du récit historique sous-entend que les événements rapportés appartiennent définitivement au passé. Or à mes yeux d’écrivain, il n’y a rien qui existe comme le passé, le présent et l’avenir : le seul temps est celui de la vie. Le cœur de l’être humain est semblable aujourd’hui à ce qu’il était au début du XVIIe siècle. »
Le révérend Pétur connaît cette fascinante époque de bascule qu’est la Renaissance. Qu’importe sa relégation au fin fond des fjords, les nouvelles des découvertes scientifiques parviennent jusqu’aux confins de la Terre qui cesse soudain d’être plate : Copernic, en découvrant qu’elle tourne autour du Soleil, et Galilée qui confirme avec sa lunette astronomique, renversent d’un coup l’ordre du monde. La connaissance menace le pouvoir absolu des Églises, ce sont les débuts de notre modernité et des questionnements de l’individu. Le pasteur pressent que chaque humain est responsable de son comportement. Et à force de réflexion, il finira par résister personnellement à la violence qu’on veut lui faire absoudre. « Pétur a une foi sincère, ce qui ne l’empêche pas d’être une âme qui doute, un esprit en quête. »
Comme un antidote
Pas si éloigné de son personnage, le romancier élevé au sein d’une famille luthérienne se définit simplement comme « un homme en recherche ». Il confie prendre la pleine mesure de tout ce qui échappe encore et toujours à l’entendement humain au XXIe siècle : « Je passe mon temps à m’interroger sur l’existence de Dieu, mais ce qui compte pour moi, c’est ce cheminement, et pas son but. »
Les échos entre le monde de Pétur et notre propre période de bascule ne résonnent pas seulement dans la manipulation des opinions ou la justification de la violence qui mène à l’acceptation des guerres. On pense aussi à la révolution des connaissances que représente l’avènement de la physique quantique, à la progression de la technologie et du numérique, jusqu’au nouvel empire de l’Intelligence artificielle (IA). Comment ne pas voir dans cette conscience à l’œuvre qu’est le narrateur de Stefánsson, dans le dédale de sa réflexion déployée sous nos yeux et toutes les nuances de ses émotions – y compris coupables –, comme un antidote à la conquête des algorithmes, à leur emprise simplificatrice et déshumanisante sur nos cerveaux ? Le romancier affine encore pour nous sa vision de l’enfer : « Sans aucun doute cet endroit envahi par l’ennui où tout le monde finit par se ressembler… »
La Vie Marie Chaudey