Darling River Sara Stridsberg
Inspirée dans son premier livre, La Faculté des rêves , par la sulfureuse Valerie Solanas, la jeune Suédoise Sara Stridsberg s’empare du personnage mythique de Lolita dans un Darling River sous-titré «Les variations Dolores». Elle y reprend, interprète, imagine, prolonge, orchestre des thématiques, des formes, des silhouettes issues de l’oeuvre de Nabokov. Quatre personnages forment des motifs qui alternent et constituent les parties de cette composition assez savante : le destin, le temps, le miroir, la maladie, la solitude. Dolores Haze, l’héroïne de Nabokov, est conduite à sa fin, évoquée dans l’avant-propos de Lolita : «Mme Richard F. Schiller est morte en couches le jour de Noël 1952 à Gray Star, un village aux confins du Nord-Ouest, en mettant au monde une fille mort-née.» Une moderne Lo de 13 ans accompagne son père dans une vieille Jaguar à travers des forêts en feu. Une femelle chimpanzé, dont Nabokov prétendait qu’elle était à l’origine de son personnage, apprend à dessiner au Jardin des Plantes. Enfin, une mère mystérieuse parcourt le monde avec son appareil photographique. Il faut avouer que ces personnages ne suscitent pas tous le même intérêt. À la clarté ironique, à l’intelligence au laser, à la perversité troublante, à la sobriété de Nabokov, à son lyrisme sans pathos, à son usage diabolique de la langue anglaise se substituent les abîmes d’une sensibilité postmoderne un peu erratique. Le monde de Sara Stridsberg est peuplé de créatures informes ou difformes, d’ombres inquiétantes, il est taché de sang, de crasse, de terre noire, de pus, d’eau boueuse. Paysage calciné et plaines incertaines entourent des êtres (les deux Lo, la mère, et même la chimpanzé) dont la dégradation physique fait peu à peu des monstres et engendre la répulsion. Son imaginaire donne naissance à des pages poétiques très fortes dans lesquelles les rêves, répétitifs et fascinants, forment un contrepoint à la réalité repoussante. Entre romantisme morbide et naturalisme sordide, la poétique de Sara Stridsberg repose sur une inspiration puissante : «Je ne mens pas, déclare Lo, c’est juste que je ne vois pas ce que les autres voient.» Reste à faire partager au lecteur cette vision désespérée de la «croûte extérieure d’une planète stérile»... La maternité est au coeur de cette errance. Dolores ou douleurs. Maternité haïe, qui crache dans la puanteur des foetus monstrueux ou mort-nés au milieu du sang et des glaires, maternité qui tue, malédiction de la femme. Le dégoût de la féminité n’a d’égal que le mépris pour l’homme. Mères absentes, mortes ou fantomatiques, pères incestueux, pervers, meurtriers : l’univers de Sara Stridsberg, dans la droite ligne d’une tradition scandinave tragique, est peuplé d’humanoïdes enfermés dans leur condition, qu’il s’agisse de la Jaguar déglinguée du père de Lo ou de la cage de la chimpanzé. «Les enfants sont les miroirs de la mort», et l’impossible enjeu de la littérature est de tenter de «décrire sans détruire».
Par Evelyne Bloch-Dano