Les maisons d'Augiéras
Évoquer les maisons – Limeuil, Brantôme, Hautefort, etc. – de François Augiéras peut prêter à sourire, tant le peintre-écrivain nomade, surtout libre, ne se connaissait qu’un seul toit, celui que lui procurait chaque soir, en Algérie, en Grèce ou en Périgord, la voûte céleste ; ne s’accordait à d’autres murs que ceux, de pierres ou de forêts, de la nature.
« Imagine Augiéras dans une maison à lui au sommet de quelques collines du Périgord : Augiéras face aux astres. Vivant autrement que les autres hommes. Une maison emplie d’étoffes fantastiques. Un lieu sur terre ne ressemblant à rien de connu… », écrivait-il à son ami Paul Placet. De fait, s’il y en eut pourtant une, entre le « 14, place du Palais, Périgueux » de son adolescence intranquille et le triste hospice de Montignac où il passa ses derniers jours1, ce fut la maison perchée des Eyzies, louée par l’instituteur Placet. Dominant la vallée de Combarelles, au-dessus de la célèbre grotte, levez les yeux, c’est là : la maison « des Rocs », devenue « de l’Aurore », au chapitre XIII de La Trajectoire. Il l’a voulue « observatoire, dôme où bourdonnait la métamorphose, faisant intervenir des notions toutes livresques de sciences mathématique ou physique, ne mesurant pas les limites de sa recherche, trop isolé, grisé dans son univers onirique, musical, celui des enchantements de la jeunesse. » (P.P.) Augiéras : « Ma vie dans cette maison des Rocs me paraissait faite surtout d’un puissant amour de l’air et du jeu, et de la beauté qui s’aiguisait chaque jour. […] Le mot anglais sword, qui signifie épée, et qui évoque si bien une lame claire vivement tirée de son fourreau, je ne trouve rien de mieux pour faire sentir notre pure joie de vivre à l’écart un peu des autres hommes et du siècle. »
L’écrivain du Vieillard et l’enfant se consacre alors presque entièrement à la peinture qu’il applique sur de grands draps prélevés dans l’armoire de sa mère, et qu’il disperse ensuite lors de rituels solitaires auxquels il se livrait dans la campagne du Sarladais.
Dans le dortoir communautaire de Montignac où il fut enfermé à plusieurs reprises entre 1970 et 1971, on mit à sa disposition « un vaste grenier ouvert à tous les vents. Sur des fils à linge qui durent servir au siècle dernier à des religieuses […], Augiéras tend sa toile : une bande jute achetée au rabais, qu’il teint en pourpre, qu’il peint, jour après jour durant tout un hiver, se chauffant les doigts sur un réchaud à alcool minuscule, installé là, en cachette de l’administration. Que peint-il ? Des personnages, tous adolescents et beaux, souvent nus, se préparant pour la conquête de l’Espace. » (P.P.) Quelques jours avant sa fin, Augiéras écrit : « Je suis installé dans le grenier qui ressemble maintenant à un antre de sorcier : des peintures aux murs, d’étranges instruments de musique : un parfait campement de nomades… compte tenu de mon sens inné du désordre ! »
Oublié de la plupart des humains, Augiéras est donc mort à 46 ans, en peignant inlassablement les visions qui transperçaient son esprit. Aujourd’hui, on expose et on publie ces images fulgurantes enfin retrouvées : elles disent, peut-être mieux que les textes, la nécessité d’être de cet artiste maudit.
1. Il meurt à l’hôpital de Périgueux le 13 décembre 1971 et est inhumé à Domme.