Encres vagabondes:théorie…Haddad
Théorie de la vilaine petite fille n'est pas qu'un roman historique. Avec Kate Fox, Hubert Haddad dessine un personnage qui épouse les contours de son œuvre : le somnambulisme, l'effroi presque avéré que nous vivons une sorte de cauchemar dont les rêves sont la révélation, la certitude que les barrières entre la vie et la mort ne sont pas si étanches qu'on veut bien nous le faire croire. Kate Fox n'est jamais, dans le roman, "soupçonnable" de tricher. Maggie, oui, elle l'avoue sans fard, dans son journal (1) puis sur la scène, lorsque, oubliée de tous et alcoolique, elle n'a d'autre solution que de monnayer ses aveux (2). Mais Kate, Hubert Haddad la dépeint comme un être hors des contingences. Elle semble en perpétuel ébahissement : devant les transformations de son corps de jeune fille, les émois et jouissances de son corps de femme mariée, les milieux sociaux qu'elle traverse. Maggie écrit dans son journal : "La plupart des gens vivent dans une maison hantée sans s'en rendre compte. […] Ce qui déplaisait chez nous, c'est que l'esprit avait rompu la glace. À cause de Kate, je crois, à cause de sa manière d'aller en somnambule d'un monde à l'autre" (p.120). Kate Fox, sous la plume d'Hubert Haddad, traverse la vie, les mondes et les ombres, sous le signe de la neige, qui voile les contours de la réalité brute. Elle semble perpétuellement "perdue dans un profond sommeil". Le dernier chapitre – avant l'épilogue – se clôt sur un aveu de l'auteur : "Ainsi s'acheva – aussi précisément que l'autorise la concentration médiumnique en activité dans ces pages – l'aventure édifiante et pathétique des sœurs Fox". La concentration médiumnique de l'auteur aux prises avec ses personnages hors normes, pourtant sortis tout droit de l'Histoire. Théorie de la vilaine petite fille permet aussi la réflexion sur la place des femmes dans la société corsetée du Nouveau Monde du XIXe siècle. Se révéler médiums, pour les sœurs Fox, c'est aussi prendre la parole, et être écoutées en tant que femmes. Le personnage de Pearl, fille de pasteur et "institutrice" de Kate et Maggie à Hydesville dans leur jeunesse, se délivre elle aussi du carcan paternel et d'une vie apparemment toute tracée, mais d'une autre manière. Le franchissement de la barrière de la mort par la communication médiumnique est mis en parallèle, de façon ténue, avec l'émancipation des Noirs et l'émergence du premier féminisme.