Le monde.Tempête
Les mots ont une histoire. Ils ont même un lourd passé. Exploits et fredaines. Ils ont trempé dans de sales affaires, mais la faute ne leur incombe pas : on s’est servi d’eux. Pas uniquement à des fins inavouables, cependant. Ils nous ont été précieux aussi pour de nobles et humbles besognes. Tantôt ils furent du côté du pouvoir ; tantôt ils enflammèrent le combat révolutionnaire. Puis de grands poètes les ont fait résonner, ils se sont illustrés dans des œuvres remarquables ; ils ont déjà tous trouvé leur place dans la plus belle des phrases. De ces usages et mésusages, ils gardent la trace, la patine, quelques balafres de voyou, quelques cicatrices glorieuses. Le Monde.fr a le plaisir de vous offrir la lecture de cet article habituellement réservé aux abonnés du Monde.fr. Profitez de tous les articles réservés du Monde.fr en vous abonnant à partir de 1€ / mois | Découvrez l'édition abonnés La langue n’est pas née de la dernière pluie – ou nous ne saurions dire que « flic » et « flac », et nos échanges en pâtiraient. La météorologie n’a pas besoin de ça pour s’inviter dans nos conversations. L’écrivain possède cette mémoire, cette conscience de la langue. Il doit déjouer ce qui s’affirme malgré lui dans toutes ses formulations. Il en fait également profit, bien sûr. Il gagne du temps. L’allusion et l’ironie s’inscrivent dans cette ombre portée. Jean Genet habille sa pensée transgressive des lettres de noblesse les mieux blasonnées afin de tromper la vigilance des chambellans et de s’introduire dans la place. La langue n’est pas innocente.
IL Y A LA MER, TOUJOURS RECOMMENCÉE
Or Jean-Marie Gustave Le Clézio semble le croire. Il écrit comme s’il était le premier écrivain, ou le seul. Ses personnages sont souvent des enfants : il leur revient de nommer les choses. Les paysages arides, les roches, le désert ont sa préférence : rien n’a encore poussé là. Et puis surtout, dans les livres de Le Clézio, il y a la mer, toujours recommencée. La mer d’où la vie est sortie ; où la langue pourrait aussi renaître peut-être. Le grand bain purificateur, la puissante lessiveuse, la blanchisseuse aux coups de battoir sans pareils, qui va tout laver à neuf, tous les draps souillés du monde et avec eux la vieille langue usée qui a trop râlé, trop gémi, qu’il est temps de soulager de ses hantises. Puis tout cela séchera au soleil. Car le soleil ne manque pas non plus dans les livres de Le Clézio, un soleil fixe, un soleil qui arde, qui brûle, qui nettoie à sec. Ainsi, dans le premier des deux récits, ou « novellas », qui composent son nouveau livre, Tempête, les personnages emploient-ils l’essentiel de leurs journées à regarder la mer. Et quand ils en détournent le regard, c’est pour mieux l’écouter : « La mer, c’est elle que j’aime plus que tout au monde », dit June, 13 ans, qui s’est aussi prise de passion pour M. Kyo, le taciturne visiteur qui rôde sur son île, l’île coréenne d’Udo, dans la mer du Japon. La narration est confiée alternativement à celle-ci et à celui-là. Le Clézio cherche la voix des contes anciens dont la candeur frondeuse tenait la mièvrerie à distance. La mer de même roule ses vaguelettes sur de ténébreux abysses : « Je suis venu ici pour la mer. Pour voir quand la mer s’entrouvre et montre ses gouffres, ses crevasses, son lit d’algues noires et mouvantes. Pour regarder au fond de la fosse les noyés aux yeux mangés, les abîmes où se dépose la neige des ossements », dit Philip Kyo, qui a lui-même des comptes à régler avec son passé, autant de regrets que de remords. Ces phrases sont superbes, elles sont même somptueuses.
ENVOÛTANT ET AGAÇANT
Et un peu solennelles. C’est une prose envoûtante, agaçante aussi, parfois, mais cela dépend plutôt du lecteur, comment il est luné. C’est une littérature sans humour, sans réflexivité, qui croit en ses prodiges, une littérature d’enfant pour enfants, qu’il faut accepter comme telle pour en jouir. Même quand Le Clézio décrit des choses atroces – un viol auquel son personnage a assisté passivement –, nous sommes dans le lointain flou de l’évocation littéraire. Une fascination réciproque lie June et Philip, et voici ce qu’il dit d’elle : « Le hasard a mis sur mon chemin un ange, une enfant innocente et drôle. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai rencontré un être humain. » Voilà : l’être humain selon Le Clézio aurait dû être un ange. Il y a dans ses livres la nostalgie d’un paradis perdu et la littérature, dès lors, est cette chanson des jours enfuis. Ses personnages ont des yeux « couleur de la mer d’hiver », avec des reflets verts et quelquefois même un éclat jaune ! Sont-ils vraiment humains ? Le doute est permis : des extraterrestres ? Des envahisseurs ? Mais je comprends que l’on puisse aimer ses livres. Leur fragilité les rend précieux. Il faut savoir les tenir et poser le regard dessus sans trop peser. Nous lui serions reconnaissant tout de même de renoncer dorénavant à la métaphore des étoiles mortes qui brillent encore. Nous avons épuisé la poétique magie du phénomène et ses enseignements. « J’ai tressailli devant la mer », ainsi commence comme s’il recommençait le deuxième récit, plus court, Une femme sans identité. Bientôt, cependant, l’héroïne va quitter ce rivage du Ghana et dériver sans fin dans Paris. Il sera question cette fois encore du passé qui dure et de l’innocence retrouvée, mais le trait est plus appuyé, la première histoire nous retient, et il nous vient le réflexe étrange de lire à reculons pour retrouver la mer.