Entretien pour La Vie
A l'occasion de la parution de son dernier livre – Tempête – qui met en lumière la fragilité mais surtout la force de deux jeunes héroïnes en quête d'identité, l'écrivain Nobel nous raconte son enfance, ses indignations et ses élans spirituels. Vos deux personnages féminins se construisent sur un manque : du père pour l'une, de la mère pour l'autre. Est-ce « l' enfant de la guerre » que vous avez été, qui vous a inspiré ? Comme Raymond Radiguet, j'ai été élevé dans un monde où il n'y avait que des femmes. Il a donc manqué quelque chose à mon éducation : c'est le père, l'image du père. Quand j'ai rencontré cette image, elle était irrecevable, car je n'avais pas connu la progression : je n'ai pas eu un père qui m'a tenu dans ses bras, montré les papillons, emmené voir les tétards dans les mares. Je n'ai pas eu ce père-là. Je vivais dans un milieu très clos, celui des années qui ont suivi la guerre, dans une région niçoise où il était impossible d'aller se promener au dehors car tout était miné - les Allemands avaient construit des murs le long de la Méditerranée pour empêcher « l'invasion ». On ne voyait pas la mer, ou alors de très loin. J'étais entouré à la fois par la douceur des femmes - j'ai eu tout l'amour d'une mère; celui, inconditionnel, d'une grand-mère - et la violence de la guerre. Un jour, alors que nous sortions, mon frère et moi, quelqu'un a tiré dans notre direction. Durant toute une partie de notre enfance, nous avons posé le doigt en riant sur le trou laissé dans le mur... Votre héroïne Rachel termine son errance dans un camp de Roms. Vous inventez le beau mot d'« injusticiés »... Je trouve très choquant qu'une partie de la population de la France soit laissée à l'abandon comme elle l'est actuellement. Et qu'en plus, on considère ça normal. Eh bien, non, ça ne va pas de soi! C'est un des scandales de l'époque. Etant un peu âgé, j'ai connu la ceinture de pauvreté autour de Paris qu'on appelait la Zone. Et je trouve qu'elle est en train de se reconstituer, peut-être de façon pire. Parce que la Zone était plutôt perméable. Tandis qu'aujourd'hui s'étend une sorte de no man's land, de terre inconnue, à Choisy le roi, à Evry. Alors, peut-être les gens n'y vivent-ils pas une pauvreté comparable à celle de la Zone autrefois. Mais ils sont dans une laideur totale. Ils ont été condamnés à la laideur.lire La Vie