La danse des ombres.Le Monde
Suivre dans ses hantises Laura Kern, héroïne et narratrice de l'envoûtant Lady Hunt, c'est franchir une frontière, entrer dans un monde inquiétant et magnifique. Romancière, traductrice, critique de cinéma, Hélène Frappat a toujours cherché à capter les secrets de ses personnages. Dans ce cinquième roman, particulièrement accompli, elle déploie ses sortilèges, entre séduction et effroi. "Quand j'étais très jeune, explique-t-elle au "Monde des livres", il me semblait que s'abandonner totalement à l'imagination pouvait être risqué, conduire vers quelque chose de dangereux. J'ai dépassé cette peur-là. Ce livre est celui où je me suis sentie le plus libre : il fallait qu'il y ait une forme, qui repose non pas sur une idée, mais sur une incarnation plus sensorielle, plus sensible."
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Revêtue d'un imperméable trop grand - celui de son père -, Laura Kern travaille dans une agence immobilière, fait visiter des appartements cossus de la plaine Monceau, à Paris. Sans tarder, une atmosphère fantastique s'impose lorsque, au bout de ces pièces en enfilade, un petit garçon surdoué disparaît inexplicablement. "Je ne suis pas intéressée par les questions de genre. Les grandes oeuvres fantastiques sont toujours à la lisière entre deux mondes, comme dans les textes de Maupassant ou chez Daphné du Maurier - comme si on était en équilibre entre la réalité et l'étrangeté, sur un fil entre ce qu'on appelle la normalité et ce qu'on appelle la folie."
Pour Laura Kern et son "Patron", ces appartements vides composent, le soir, la cartographie insolite de leurs rendez-vous amoureux. Mais Laura possède aussi un don médiumnique - celui de détecter les habitations "dangereuses". "Tout écrivain est télépathe, commente Hélène Frappat. Modiano parle de la concentration extrême qu'implique l'écriture. Ressentir un personnage, comme on ressent un lieu, cela demande une grande attention, une grande présence à l'autre."
Le roman est scandé par les strophes légendaires du poème de l'écrivain victorien Alfred Tennyson (1809-1892) The Lady of Shalott. "A moitié malade d'ombres", la Dame, captive d'un sort qui la condamne à ne connaître du monde que ses reflets, mourra d'amour pour Lancelot du Lac.
"La poésie m'a toujours beaucoup accompagnée, dit la romancière. Ce que j'aime énormément dans la tradition du roman anglo-saxon, c'est la place très familière, quotidienne, qu'y trouve la poésie. J'ai vu dans ce poème une clé qui n'ouvre aucune porte. C'était comme une sorte de clé de Barbe-Bleue."
"IMAGES MANQUANTES"
Telle la Dame de Shalott tissant sa toile, Hélène Frappat entrelace avec une finesse inouïe tout un réseau d'échos et de références que cristallise le titre, Lady Hunt. Il peut renvoyer à des films de Fritz Lang ou d'Otto Preminger, mais aussi à la terrible maladie héréditaire dont la menace pèse sur Laura et sa soeur - la chorée de Huntington, qui a causé la déchéance de leur père, John Kern, et son suicide.
A propos de cette maladie neurologique, qu'elle décrit minutieusement, de façon clinique, la romancière s'est livrée à une enquête rigoureuse, interrogeant des médecins spécialistes. "C'est un agrandissement terrifiant de la condition humaine : à 18 ans on peut faire un test prédictif, et se savoir atteint d'une maladie pour laquelle il n'y a aucun remède. Mais même pour des personnes qui peuvent hériter de quelque chose d'inexorable, il y a sans doute moyen de faire de ce destin une liberté."
Rien, dans ce splendide roman noir, étincelant du reflet de ses multiples éclats, ne renvoie directement à sa propre histoire. "L'écriture, dit-elle, peut être un art absolument impersonnel et totalement intime. C'est ce que dit Henry James quand il parle du "détour de la fiction". C'est cela qui me touche, en fait." Mais les hantises de son héroïne ont fait resurgir en elle des "images manquantes" de sa propre mémoire, remontant à la surface "telles les fleurs de nénuphar du poème que le père de Laura Kern lui lit chaque soir".
On pourrait reprendre pour la romancière le titre qu'elle a donné à un de ses livres, consacré au cinéaste Jacques Rivette : secret compris (Les Cahiers du cinéma, 2001). "Une expression que j'avais reprise de Jean Paulhan en la citant, en raison de son ambiguïté. Cela veut dire que le secret est dans le livre mais qu'on ne le dévoilera pas. Plutôt qu'un dévoilement, il y a un dénouement."