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"Noir toscan", d'Anna Luisa Pignatelli : la grâce d'un roman de la terre

L'histoire que raconte Anna Luisa Pignatelli aurait pu être écrite au XIXe siècle ou au début du XXe : il s'agit d'un conte, comme aurait pu en concevoir Verga en Sicile, George Sand et Maupassant chez nous, ou Ambrose Bierce en Amérique. Cela aurait pu même être un fabliau du Moyen Age ou un récit de Masuccio Salernitano ou de Giambattista Basile. Mais il se passe de nos jours, en Toscane dont la romancière est originaire et où, malgré une vie cosmopolite, elle situe la plupart de ses livres (1). Un paysan lutte contre les hommes et épanche sur les animaux son besoin insatiable de compassion. Né dans le Sud, il refuse, après s'être expatrié dans le Nord pour servir dans l'armée du Frioul, de redescendre jusqu'à ses terres natales : il s'arrête en route, en Toscane, et jette son dévolu sur une petite ferme isolée et austère. D'humeur maussade, il est surnommé "Noir", comme une sorte de Heathcliff toscan. Et c'est désormais à la description de la nature que s'attache Anna Luisa Pignatelli, avec une précision admirable, qu'on retrouve chez un autre écrivain toscan de sa génération, Vincenzo Pardini. Miroir des tourments Les romanciers de la terre sont rares en Italie, comme en France, de nos jours, puisqu'il faut remonter, chez nous à Giono, et chez nos voisins plus loin encore. Mais il ne s'agit ni de régionalisme ni de naturalisme. Noir, le héros, a affaire à des démons. Il poursuit un idéal, cherchant un type de rapport avec la nature et les autres, que les hommes ne peuvent lui offrir. Il tente de fonder une famille, mais sa femme, dont il se détache, meurt vite, et son fils fuit la campagne pour s'installer à Milan. Il reste donc seul (ou presque, recevant la visite d'une maîtresse au tempérament sommaire, d'un prêtre et d'un jeune apprenti), et devient en peu de temps l'objet de l'hostilité générale. Trop singulier, trop solitaire, trop proche du chant des oiseaux, de la croissance des arbres, des mouvements de la Lune, du souffle des vents, du parfum du jasmin et du romarin. La nature finit par lui présenter un miroir de ses tourments, quand apparaît une louve. Le braconnier d'abord (principal ennemi de Noir) puis toute la population organisent une traque de la bête que Noir, au contraire, décide de protéger, de nourrir, d'accueillir. Entre Noir et les paysans éclate une guerre non déclarée. La mort de Noir est un beau moment de littérature, discret, cinglant, net. Il y a dans ce texte une grâce mystérieuse, parce que simple et directe, comme doivent être racontées les fables. La mort d'un lièvre, d'un chevreuil et de l'homme, enfin, se font écho dans un monde qui aspire à la perte des identités individuelles : "Etre jeune, c'est faire un avec son propre passé : l'inexorable passage du temps dénoue les liens de notre identité, nous rapprochant peu à peu d'autres formes de vie auxquelles notre âme tend à s'assimiler pour se purifier."

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