Une langue d’or au service d’un imaginaire poétique
Je ne saurais trop que vous conseiller la découverte des « Jardins statuaires » afin que vous connaissiez, vous aussi, ce plaisir infini de lecture que l’on ressent lorsque l’on se laisse porter par l’écriture somptueuse de Jacques Abeille. J’avais lu, à la dérobée, quelques pages de cette autre œuvre du même auteur, les « Chroniques scandaleuses de Terrèbre », qui participe à ce cycle et, disons le, à cet univers littéraire qu’ouvre « Les jardins statuaire ». La langue y était si belle, les mots si bien pesés que je ne pu trouver le repos qu’en me procurant cet ouvrage que l’on disait unique et qui avait, apparemment, connu un destin éditorial des plus étrange ce qui, comme un surcroît de mystère, conférait à ce livre ce halo de légende qui nimbe toute grande œuvre. On rapproche souvent l’écriture d’Abeille de celle de Gracq. De vrai, le manuscrit fut envoyé à Julien Gracq et ce dernier, émerveillé par, je cite, « son écriture de plasticien », apprécia tant l’ouvrage qu’il en fit part à son éditeur, José Corti et décida de lui envoyer, par courrier, le texte. Pour la petite histoire, le texte ne fut jamais reçu, prouvant ainsi (mais contingentement), s’il était besoin, qu’un livre (et cela est vrai de l’écriture en général) n’a jamais de destinataire déterminé. Croyez bien que l’écriture d’Abeille, qui nous gratifie, si j’ose dire, d’un véritable miel littéraire, souffre la comparaison d’avec celle, pourtant géniale et sublime, de Gracq, même si, peut être, ou plutôt (je me reprends), même si, sans doute, il y a, je pense au fond, une perdition de Gracq à Abeille comme il y en a une de Proust à Gracq, peut être (ici, je dis bien « peut être » et je le maintiens, car s’il est possible à un nain juché sur les épaules d’un géant de dire, ainsi placé, si un autre géant lui paraît plus grand ou plus petit que celui sur l’épaule duquel il est posté, il est n’est pas facile pour ce même nain, lorsqu’il est au sol, de dire lequel d’entre deux géants est le plus grand puisqu’ils l’écrasent tous deux de toutes leurs hauteurs). Cependant, s’il y a, dans le verbe et dans le style, quelque perdition de Gracq à Abeille ce ne peut être que de l’ordre de celle qui se trame certainement mais insensiblement entre l’or de 24 carats et l’or de 18 carats, car si ce dernier est certes moins pur que le premier, cela reste de l’or et le commun des mortels n’y voit que du feu ou, si l’on préfère, de l’or, et s’il lui venait à l’esprit de vouloir en éprouver la différence en y mordant dedans, il se briserait les dents avant d’avoir pu faire quelque départ que ce soit. Mais cessons là ces rapports et ces rapprochements, car notre propos n’est pas de comparaison mais de présentation. Cette œuvre, ciselée dans sa forme et claire dans son fond, se lit comme elle a été écrite : au fil de la plume. Pas de chapitres, pas de sections, pas de coupures. La première ligne nous mène jusqu’à la dernière, comme s’il s’était agi d’une longue et sublime phrase que viendrait altérer rythmiquement et nécessairement la reprise naturelle et musicale du souffle du conteur, reprise qui en serait comme la ponctuation essentielle. La forme, le style j’entends, est magnifique, quant à l’histoire elle est aussi simple qu’étrange mais donne toujours l’occasion de nous interroger car elle nous présente un reflet que nous recevons d’autant mieux qu’il nous est renvoyé par un miroir baroque. Le narrateur, un individu dont nous ignorons le nom, traverse la contrée des « Jardins statuaires » appelée ainsi parce que les hommes qui y vivent sont tous des jardiniers dont la singularité est de cultiver sur leur terre des statues qui, comme des champignons et tout aussi naturellement, poussent. Ces statues, pour la plupart anthropomorphiques, doivent être taillée, élaguées et soignées selon un protocole très précis. Ce monde, bien qu’étrange, nous semble étonnamment réel, tant il nous est si bien décrit, et la psychologie des hommes qui l’habitent, soumis à ces rites précis et à ces règles immémoriales, nous choque d’autant moins que nous en aurions épousé les principes pour peu que nous avions partagé le destin de cette communauté. Ce livre est le récit de voyage du narrateur au pays des Jardins statuaires et si, au moment où les mystères de cette société nous sont divulgués et où nous pénétrons les arcanes de cette étrange culture, nous voyons s’effondrer ce monde et sombrer ce peuple promis aux ravages de l’envahisseur barbare, c’est peut être pour nous dire que si l’écriture ne détruit pas le monde en en entérinant l’histoire, elle préfigure sans doute l’anéantissement de ce qui exige, avant de rendre l’âme, que soit sauver des limbes de l’oubli son esprit, à savoir la culture d’un peuple qui, ici, est le peuple de la culture des statues. Ne ratez pas ce pur moment de littérature et le chant harmonieux de la sublime langue française dont la beauté ne resplendit jamais mieux que lorsqu’elle est à ce point maîtrisée. Hervé Bonnet L'Express