Magazine littéraire
Si l’expression n’était pas si galvaudée, on parlerait de «roman-monde» à propos de ces Barbares, gros volume superbement mis en pages couverture de Schuiten, maquette soignée qu’attend impatiemment une petite armée d’admirateurs. Quoique, à la réflexion, il faudrait plutôt dire «monde de romans» : depuis 1982 et Les Jardins statuaires, chef-d’oeuvre inaugural au destin tumultueux, Jacques Abeille conduit un chantier littéraire au long cours fondé sur un monde imaginaire complet dont il dévoile les lieux et les thèmes au fil des livres, à la façon du travail d’Antoine Volodine sur le post-exotisme. Un univers inclassable, que l’on est tenté de ranger dans le fantastique ou de rapprocher de la fantasy, mais qui évoque surtout Gracq, Jünger, Mandiargues, un certain surréalisme tardif dont Jacques Abeille a été proche à Bordeaux dans les années 1960, ou encore la trilogie Gormenghast de Mervyn Peake, l’humour macabre en moins. Pour l’heure, l’ensemble prend la forme d’une pentalogie intitulée «Cycle des contrées», dont Les Barbares sont le dernier tome. S’y ajoutent divers ouvrages périphériques, un second cycle intitulé «Cycle des chambres» et la longue série d’écrits érotiques de Léo Barthe, l’hétéronyme d’Abeille, qui apparaît comme personnage dans le «Cycle des contrées» et en signe le quatrième tome, Chroniques scandaleuses de Terrèbre. Dispersée chez plusieurs éditeurs, cette oeuvre secrète, encore peu connue du grand public, compte parmi les entreprises les plus étranges et opiniâtres de notre littérature. Nul doute qu’elle donnera lieu dans l’avenir à toutes sortes d’études universitaires ; déjà une connaisseuse, Pauline Berneron, s’est attachée à dessiner une carte de ses lieux imaginaires, document utile que l’on trouve à la fin des Barbares . Quant à ces derniers, l’intrigue s’en laisse difficilement résumer : c’est avant tout un monde où il faut s’immerger, une langue à domestiquer longues phrases tortueuses en style classique, une atmosphère à goûter. Disons simplement qu’autour d’un narrateur linguiste et traducteur on part à cheval vers les jardins statuaires en compagnie d’un prince barbare, après que ses troupes ont envahi Terrèbre. Touffu, dense, ce récit aussi inclassable que les précédents, souvent fascinant, parfois sensuel, se tient au carrefour de l’aventure, de l’introspection et du voyage ethnologique. Il exige qu’on s’y consacre pleinement, qu’on adopte son rythme et qu’on s’imprègne de sa folie démiurgique. Avec un danger, une fois le doigt dans l’engrenage et pour peu qu’on goûte ce genre d’architectures imaginaires : celui de vouloir découvrir l’univers entier des «Contrées», à la façon d’un continent qu’on explore. À croire les amateurs, dont le nombre grandit, le risque vaut d’être couru.