Le récent Nobel/ Les inrocks
Le tout récent Nobel a créé une œuvre envoûtante qui explore l’ombre et les marges pour tenter de reconstruire le puzzle du passé et reprendre possession de sa vie. Le prix Nobel de littérature, attribué le 9 octobre au Français Patrick Modiano, n’aura pas seulement provoqué une immense joie générale. Il s’agit d’un événement qui marque la consécration de l’un des plus grands écrivains français de ces dernières décennies, mais aussi d’une littérature discrète, sans cesse cohérente, qui ne surfe ni sur les modes, ni sur les engouements politiques, d’une littérature, oserait-on écrire, profondément, essentiellement littéraire. Si les jurés du Nobel semblent avoir souvent fait le choix d’écrivains “engagés” contre les injustices, ou du côté de ceux qui sont privés de voix (entre autres, Toni Morrison, 1993 ; Orhan Pamuk, 2006 ; J.M.G Le Clézio, 2008), voire d’écrivains en situation de danger politique dans leur pays, dans une tentative de les protéger (Boris Pasternak, 1958), et s’ils ont, en annonçant leur choix cette année, salué la littérature de Patrick Modiano comme l’accomplissement d’un devoir de mémoire (de l’Occupation), celle-ci va bien au-delà de toute éventuelle réduction historique ou sociologique. Une œuvre politique et poétique Si le geste de Modiano est politique, il l’est comme toute véritable littérature se doit de l’être, comme tout véritable enjeu poétique : une extraction de tout impératif sociétal pour mieux réinventer le temps, de toute doxa pour mieux réinventer un monde, de toute injonction à la vitesse, à la nouveauté et à la productivité, pour mieux s’arrêter et creuser ses obsessions, sa psyché et les blessures d’une enfance saccagée, fouiller les marges de toute normativité et donc de tout mensonge à la recherche d’une vérité. C’est ainsi qu’en trente romans et récits, de La Place de l’Etoile (1968) à son tout dernier, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (paru le 2 octobre), l’écrivain n’a cessé d’arpenter un Paris réel ou enfui, dévasté par les hommes et le temps, hanté par les fantômes de la mémoire, et de nous entraîner dans ces zones les plus neutres, grises, périphériques – sorte de géographie mentale, métaphore des régions obscures de l’inconscient où se cacherait le refoulé. Au nombre de ses obsessions : le passé, les thèmes de l’oubli et de la mémoire, un homme qui part à la recherche d’une femme disparue. Les romans de Modiano tournent autour d’un point aveugle, d’un manque, d’un mystère impossible à résoudre : un épisode lointain qu’un personnage s’entête à tenter de reconstituer pour mieux le nommer et ainsi le comprendre, enfin, s’en débarrasser – il s’agirait pour Modiano d’écrire moins pour se souvenir que pour oublier. Pour se défaire, par exemple de l’insécurité éprouvé par l’enfant abandonné d’internat en internat, ou de la mort de son frère Rudy, décédé à 10 ans.