Solidarités.Express
Je me faisais un plaisir de cette lecture. Je me rappelais « Villa Amalia » – pas le film, si froid, mais le roman à l’ambiance envoûtante. « Les solidarités mystérieuses » commence bien, qui n’est pas sans rappeler ce « Villa Amalia ». Le style pourtant me déroute parfois, des emplois inattendus, successifs, d’imparfait, de passé simple, de présent, et une chronologie qui ne me paraît pas évidente. Une femme, Claire, revient à Dinard. Elle retrouve son professeur de piano, la vieille Madame Ladon, avec laquelle se noue une relation privilégiée et étroite et, surtout, Simon le pharmacien, Simon l’amour de toujours. Simon, l’obsession de Claire, qu’elle guette, qu’elle attend et, lorsqu’ils ne se verront plus, elle continuera de le guetter passionnément, encore, toujours, cachée dans les rochers du bord de mer, depuis la lande, depuis des buissons. Elle s’installe dans une ferme sur la lande, elle arrête tout, son travail de traductrice, de lire, presque même de manger. Elle marche durant des heures, elle aime Simon, elle guette Simon. Quand elle ne pensait plus qu’à Simon, alors elle irradiait. Elle pensait tellement à lui qu’elle n’était jamais seule. Paul, son jeune frère, la rejoint. Paul et Claire n’ont pas grandi ensemble, élevés comme on a pu après la mort des parents. J’ai cru que les solidarités mystérieuses étaient ce sentiment qui unissait Claire et Simon – quand elle est dans ses bras, elle est prise par une atonie de plus en plus grande, presque évanouissante, extrêmement ancienne, presque plus ancienne que le sommeil. Mais il s’agit en réalité du lien entre le frère et la soeur, les deux enfants égarés : Ce n’était pas de l’amour, le sentiment qui régnait entre eux deux. Ce n’était pas non plus une espèce de pardon automatique. C’était une solidarité mystérieuse. C’était un lien sans origine dans la mesure où aucun prétexte, aucun événement, à aucun moment, ne l’avait décidé ainsi. On assiste à la perte de consistance de Claire. Ou plutôt, au fur et à mesure qu’elle semble se détacher de tout, sauf de Simon, quand son corps se décharne et devient dur de marcher durant des heures et des heures, que ses cheveux blanchissent, à une sorte de folie, de névrose pourrait-on dire – Parfois le goudron était solide et blessant. Parfois on pouvait oublier le bonheur de l’été. Parfois il fallait de nouveau lutter contre le vent et se protéger contre le froid. Les voix s’entremêlent, chapitre après chapitre, Paul et son amant Jean, des amies, la fille laissée à sa naissance, un voisin, pour dire Claire, raconter cette « déconsistance » progressive. Il y a un certain charme. En même temps, j’ai été agacée parfois, me demandant pourquoi cette femme est censée fasciner ainsi, toute tournée en elle-même, ne donnant rien, personne d’ailleurs n’agissant pour l’aider vraiment. Même si on est touché par sa détresse. Un personnage littéraire, un peu trop purement littéraire, création qui paraît, le livre fermé, une coquille un peu vide. Restent une atmosphère et de belles pages. Mais pas autant que lorsque l’auteur est à l’écoute du « bruit de la liberté. Le bruit des pommes de pins qui se déchirent et qui s’ouvrent brusquement, sous les branches, dans l’ombre merveilleuse et noire, sous le pin parasol, face à l’île de Capri, l’été, à Ischia, sous le ciel bleu », quand « Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme dans le corps. Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie. Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde » (« Les désarçonnés »)… Véronique Poirson