le rabaissement.Le monde
Rendez-nous Portnoy !" En se promenant près de chez lui, dans le Connecticut, Philip Roth est tombé un jour sur un panneau, cloué à un arbre, qui portait cette inscription. "Cela m'a fait bien rire", raconte l'écrivain dans le passionnant documentaire que viennent de lui consacrer William Karel et Livia Manera (1).
Le lecteur qui avait fabriqué cet écriteau réclamait-il une suite à Portnoy et son complexe (Gallimard, 1970) ? Voulait-il inviter Roth à retrouver la sensualité joyeuse du Sein ou de Professeur de désir (Gallimard, 1975 et 1979) ? Dans un cas comme dans l'autre, l'invitation était vouée à l'échec. Non seulement il n'y aurait pas de suite à Port-noy – "Qu'il repose en paix", s'amuse Roth. Mais, surtout, il faudrait bien s'y résoudre, le seul thème qui intéresse l'écrivain aujourd'hui est ce qu'il ap-pelle "le cataclysme de la mort". Depuis Un homme et Indignation (Gallimard, 2007 et 2010), deux questions l'obsèdent : "Comment mourir affecte la vie de ceux qui vont dis-paraître" et comment un écrivain peut, comme disait Tchekhov, "trouver une représentation appropriée du problème".
La représentation, le théâtre, le jeu et le "je" : tout tourne autour de cela dans Le Rabaissement. A 60 ans passés, Simon Axler est un comédien au faîte de la gloire. Falstaff, Peer Gynt, Oncle Vania, il les a tous joués avec un charisme et une originalité qui ont fait de lui l'un des meilleurs acteurs du répertoire classique. Cette fois pourtant, lorsque le rideau se lève, c'est le début du fiasco. "Il avait perdu sa magie", résume Roth dès la première ligne. Sa magie, c'est-à-dire son inspiration, sa confiance en lui, sa présence...
Pendant 50 pages (acte I), Axler ira de Charybde en Scylla et de dépression en hôpital psychiatrique. Jusqu'à ce que s'esquisse une forme de renaissance. A l'acte II, coup de théâtre : Axler rencontre Pegeen, bien plus jeune que lui et qui cherche, elle aussi, à se reconstruire (son ex-amante, Priscilla, vient de la trahir en se transformant en "un moustachu du nom de Jack" et Pegeen a décidé de devenir hétérosexuelle). Axler-Pegeen : le couple fonctionne si bien qu'Axler se prend au jeu. Celui de l'amant mûr et comblé – le "sugar daddy" – retrouvant miraculeusement les chemins du désir... Las, au dernier acte, patatras. Pegeen s'en va, emportant avec elle les illusions de leurs risibles amours. Se peut-il qu'il n'ait été que "l'erreur d'une ancienne lesbienne" ? "Où qu'elle fût en tout cas, il n'avait plus à se soucier des risques génétiques qu'il y avait à procréer pour un homme vieillissant dont les cellules testiculaires s'étaient déjà divisées plus de huit cents fois." Le rideau tombe sur l'humiliation, l'autodérision et l'effondrement. Axler sait "aussi peu comment s'y prendre pour jouer l'amant âgé quitté par sa maîtresse de 25 ans de moins que lui qu'il n'avait su comment s'y prendre pour jouer Macbeth. N'aurait-il pas dû se faire sauter la cervelle pendant que Carol l'écoutait à l'autre bout du fil ? Est-ce que ça n'aurait pas été ça la meilleure interpré-tation ?"
Le Rabaissement est le trentième livre de Philip Roth. A sa sortie, en 2009, la critique américaine l'a boudé. A tort. De bout en bout, on le savoure comme on garderait en bouche une friandise délicate et subtile. Et qu'on fait durer... Comme au théâtre, on se laisse délicieusement manipuler jusqu'à la chute. Tirera, tirera pas ? Les ficelles en tout cas, Roth les tire jusqu'au bout. Derrière ce énième double – on a tellement accusé Roth d'avoir perdu son génie ! –, dans l'ombre de la coulisse et jusqu'au tomber du rideau, il s'amuse : "Ah, le spectacle du petit vieux qui va mourir... Là on tient une fin, n'est-ce pas ? Je savais que vous alliez adorer..."