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domaine des murmures.Télérama

Pour échapper à une union avec Lothaire, fils du seigneur voisin qu’elle honnit, Esclarmonde décide d’enterrer vivants ses 15 ans dans une chapelle et de vouer sa vie à Dieu. Assistant à « ses propres funérailles », elle accède au rang de sainte. Un statut paradoxal, puisque cet enfermement est avant tout une évasion : pour la première fois, elle dit non et se soustrait au joug de sa condition de femme du XIIe siècle. Ce qu’elle qualifie de « mort » est donc en même temps un retour à la vie : elle force l’existence à lui forer une place. Plus encore, elle devine les âmes et reçoit les confidences des pèlerins qui viennent à elle ou lui laissent des messages grâce au « réseau des emmurées » : « Je n’avais jamais tant reçu, tant parlé. » De ce lieu où elle est enclose, Esclarmonde fait un carrefour qui relie sa destinée à celle du monde, transmuant son « reclusoir » en parloir, véritable chambre d’échos. Son immobilité lui donne accès à un chemin intérieur, à des visions qui font aussi de sa prison - qui se confond avec son corps - un « interstice » entre les mondes, entre les vivants et les morts. Prophétesse habitée par ce qu’elle ne voit pas, par ceux qui ne sont plus là, la recluse donne même naissance à un fils. Si elle sait que cette conception n’a rien d’immaculé, son entourage, lui, crie au miracle : « Je n’avais pas menti, je m’étais contentée de taire une vérité que personne n’avait envie d’entendre, et mon silence m’avait offert un espace blanc à brader, un vide dont chacun s’était emparé avec délice. » Dès lors, elle devient celle par qui le bien arrive, celle qui offre la rémission des péchés et auprès de qui la communauté se purifie. Ce qui passait pour littérature courtoise se transforme alors en envoûtant conte psychanalytique. Elzéar, son fils, est à la fois symbole des forces obscures qui ont poussé son père à abuser de la jeune fille, mais aussi la propre création d’Esclarmonde, qui lui fait désormais préférer les « créatures » à Dieu et la fait éclore. Ce qui a semé un peu de mort en elle se retourne en force de vie : elle devient une passeuse. Ses visions lui ouvrent une autre transcendance, plus seulement mystique, mais lyrique et personnelle. En chantant le monde, elle se l’approprie, le reconfigure et tente de se soustraire à cette « communion de douleurs ». Envoyant son père se racheter en croisade, elle l’oblige à formuler ses fautes. Elle n’est plus seulement conteuse, elle devient aussi, à sa manière, analyste. C’est elle qui confesse le roman familial et tente de le dénouer ; sa chanson de geste devient un espace littéraire syncrétique où l’on entend une voix médiévale, constellée de fin’amor, de légendes et de rites, et un dispositif textuel éminemment moderne, réflexif. La fable réussit le tour de force d’intégrer dans sa fiction, en conservant son souffle épique et un lyrisme incantatoire, une réflexion virtuose. Sans que jamais l’analyse tourne à l’ostentation démonstrative, découlant au contraire directement de la force évocatoire du récit, apparaît une troublante vision. Sont évoquées, sans être nommées, la psychogénéalogie - « Je ne parvenais plus moi-même à démêler les coeurs éteints de ceux qui ne battaient plus qu’à peine, à comprendre qui portait qui, des fils ou des pères, des vivants ou des morts » -, l’ambivalence de toute prise de pouvoir, qu’il s’agisse de religion, de paternité, de psychanalyse qui sont aussi des fictions qui s’édifient, leur nécessité sociale structurante, leur imposture tyrannique, la réversibilité de l’idolâtrie et la résilience. Subsumant ces motifs, la parole y apparaît dans sa magie illocutoire elle fait advenir ce qu’elle formule, mais aussi dans ce que son pouvoir de révélation peut avoir de destructeur, car l’on sait ce qui arrive à qui approche la vérité d’un peu trop près, comme au psychanalyste qui nous révèle : peut-on lui pardonner d’avoir ouvert ce gouffre sur nous-même ? En entrant dans sa « tombe » et en littérature, ce réceptacle de spectres, Esclarmonde s’est ouverte à une autre verticalité que celle de Dieu : une dimension à la fois archaïque et universelle, mythique et contemporaine, celle de la mise en fiction de soi et de la chaîne accidentée, hantée, qui la relie aux autres. Du domaine des Murmures, elle nous chuchote un chant étincelant des origines, mais aussi une lettre adressée à ses soeurs du XXIe siècle. Une ode à la littérature, à sa dissidence. Un miracle de « conjointure » chère à Chrétien de Troyes : fusion de traditions multiples, qui déplie l’esprit « comme coquelicot ».

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