L'interrogatoire. Le Monde
Le 9 octobre 2009, dans une bibliothèque suisse, Jacques Chessex, après avoir été traité de "pédophile" pour avoir pris la défense du cinéaste Roman Polanski, est terrassé par une crise cardiaque. Or le voici qui resurgit plus vivant que jamais. A ceux qui se montreraient incrédules devant une telle affirmation, on ne saurait trop conseiller la lecture de l'époustouflant Interrogatoire, où Chessex écrit d'ailleurs avec ironie : "Soyez tranquille cher bourreau, je reviendrai." Deux ans à peine après avoir déjà fait parler de lui avec Le Crâne de monsieur Sade (Grasset) - que les Suisses jugèrent suffisamment sulfureux pour y apposer l'étiquette "Réservé aux adultes" -, l'écrivain vaudois est donc de retour avec un texte ardent, épuré, zébré d'humour mordant. Et surtout audacieux dans sa volonté de tout dire. Pour ce faire, Chessex, plus proche ici du Rousseau juge de Jean-Jacques que de celui des Confessions, a choisi de s'offrir aux questions d'une voix qu'il nomme tour à tour "L'interrogateur", "Monsieur l'inquisiteur" ou encore "Monsieur le bourreau". "Voix off qui interroge, de sa corniche en pleine lumière ; et pour moi, dès le début de l'exercice, ma voix du dedans, qui se fait au rythme du questionnement, qui allonge ses réponses à mesure qu'elles trouvent leur chemin dans ma vérité et mes ombres. Ma voix toujours plus loin, plus en bas, plus en haut, dans l'exercice que lui impose le questionneur." Le procédé est simple mais proprement vertigineux, dès lors qu'on s'y plie, comme Chessex, avec une rigueur toute calviniste. Gloire littéraire, vice, pratiques sexuelles, jalousie, vertu, suicide... Au fil de cet examen de conscience, le romancier n'esquive aucune question. Comme le dit en préface Dominique Fernandez, "l'homme s'écorche à vif". Confession et profession de foi ont partie liée dans cette bataille que l'écrivain se livre à lui-même. "La littérature, c'est la guerre, (...) guerre entre le dire, l'aveu, la vérité que j'exige de moi, et l'exactitude ordonnée du texte qui le dira." Porté par ce qui s'écrit en lui, par ces flux et reflux d'appels variés, d'images saisies ou cultivées, par cette "folie exploratrice" qui l'habite et le remplit d'effroi et de stupeur, Chessex évoque, sous la lumière crue de l'interrogatoire, ses failles et ses abîmes, ses crevasses et ses zones d'ombre. Dans les méandres d'un cheminement intérieur sur lequel s'est bâtie son oeuvre, reviennent ses thèmes de prédilection : les turpitudes de la chair, la théologie calviniste et le thomisme, le libertinage, l'aspiration au dépouillement et à la sainteté, le culte de la vie, la hantise de la décomposition transcendée par l'écriture. En somme, Dieu, les femmes et la littérature. "Je vis dans le texte" Une trilogie sur laquelle s'organise la quête spirituelle et charnelle de ce moraliste. Chair et verbe communiant dans un même mouvement pour tenter de confondre le mystère de la création. Il faut lire les pages magnifiques et poétiques, nimbées d'une allégresse sereine, que Jacques Chessex consacre à l'écriture. Une manière d'être en soi, à l'écoute d'une parole secrète : "C'est toujours de ma part cachée, celle que j'appelle l'ouvert obscur, que j'écoute monter le texte à transcrire sur la page. Or je vis dans le texte, celui des livres, du Livre, de la voix des auteurs que j'aime, et que j'aime partager avec les gens." Des auteurs (philosophes, écrivains, théologiens) mais aussi des peintres (Delacroix, Bacon, Goya...) qui l'ont inspiré, qui ont nourri sa pensée, et qu'il évoque ici avec passion. Tels Flaubert, Rousseau, Calvin, Heidegger, mais aussi Hölderlin, Ponge ("le protestant sans Dieu"), auxquels on ajoutera Blanchot, "pour l'aventure de l'esprit", et Giono, pour "celle du corps total". Mort, Jacques Chessex ? Certains, comme à Payerne, sa ville natale, ont cru pouvoir le tuer symboliquement en baladant sa dépouille sur un char de carnaval à côté de celle d'Arthur Bloch - dont il a raconté l'assassinat, en 1942, par un groupuscule nazi dans Un juif pour l'exemple (Grasset, 2009). Grave erreur. Chessex est bien là, à travers ces pages inspirées, passionnées, poétiques. Il porte une voix cinglante et pénétrante qui n'a pas fini de résonner en nous. En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/06/16/l-interrogatoire-de-jacques-chessex_1536786_3260.html#7VbXIMqWPAB5mImR.99