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Comme un lame creusant dans l'opaque.République des livres

Si le comité Nobel de l’Académie suédoise, régulièrement sollicité en ce sens depuis des années, se décidait un jour à laurer Philippe Jaccottet, nul doute que ce volume d’Oeuvres (1728 pages, 59 euros, La Pléiade/ Gallimard) y serait pour beaucoup. Par « Œuvres », il faut entendre l’œuvre poétique. Encore faut-il s’accorder sur ce qui en relève. Le sommaire est éloquent. Il est le quinzième auteur à entrer de son vivant dans le temple, quatrième suisse à y être convié après Rousseau, Cendrars et Ramuz, mais-ceux-là à titre posthume ; encore est-il davantage fêté en France qu’en Suisse, où on l’étudie plus qu’on ne le lit. C’est pourtant une histoire suisse que cette Pléiade puisque la maîtrise d’œuvre en a été confiée à la lausannoise José-Flore Tappy et la préface au tessinois Fabio Pusterla. Il n’est d’ailleurs pas anodin de relever que celle-ci est traduite (de l’italien), ce qui n’est pas courant dans cette collection, mais qui est un discret hommage à l’une des principales activités de Philippe Jaccottet, à qui l’on doit tous les mots des éditions françaises de L’Homme sans qualités, Elégies de Duino, l’Odyssée, Malina, La Mort à Venise, Hypérion… L’auteur est d’abord intervenu dans la sélection des textes. Puisqu’il n’y aurait qu’un volume, le travail de création serait privilégié. De la prose et des poèmes ( l’exception du tout premier Trois Poèmes aux démons, banni) à l’exclusion, donc, des essais critiques, correspondances, traductions, relations de voyages. Les éditeurs ont voulu mettre à jour les discordances que recèle cette œuvre, plutôt que ce qui fait consensus, grandement aidés en cela par l’examen minutieux de ses archives à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne auxquels l’auteur leur a donné un accès libre et total (Jaccottet n’est pas Saint-John Perse ni Kundera). Cette œuvre décourage le commentaire car elle s’auto-commente au sein du texte même. Elle illustre parfaitement la réflexion de Hölderlin sur « L’entretien que nous sommes ». Jaccottet embarque le lecteur dans ses tâtonnements et ses intuitions, à la recherche du mot juste et de l’exact reflet. Chaque mot a un poids et Jaccottet en est le précis préposé au trébuchet. Il n’est pas de plus convaincante injonction à se méfier des rhéteurs. On ne saurait mieux provoquer l’empathie que de provoquer notre participation aux débats intérieurs du créateur. C’est pourquoi on a pu parler à son sujet d’une « poésie de proximité ». Ce n’est pas de la poésie qui réfléchit à la poésie, mais une quête permanente, inachevée, où l’on assiste au combat du poète avec la vie, ses contradictions et les moyens d’en sortir. Sa réputation d’austérité n’est pas seulement déduite de son œuvre ou d’une éducation protestante, mais de son choix de vie, loin des capitales, à Grignan (Drôme) qu’il a tendance à fuir quand l’été y ramène touristes et festivaliers. De là à en faire un ermite, voire un ascète ! Disons qu’il est discret jusqu’à l’effacement, pudique et tourmenté. Tout ce qu’il fait, dit, écrit le situe à un point d’équilibre, difficile à tenir mais tenu, au point de passage des frontières, propice aux transactions littéraires.Philippe_Jaccottet_(1991)_by_Erling_Mandelmann_-_3 C’est une poésie qui s’offre volontiers au lecteur, contrairement à celle de Paul Celan pour ne citer qu’elle, car sa forme la rend immédiatement accessible, car on croit y deviner le mouvement de la parole dans l’écriture. Ainsi va son rythme. Une écriture nourrie tant de son imprégnation des paysages que de son intime commerce avec les livres. Ceux des classiques, bien sûr, mais aussi ceux de ses contemporains car il est des rares à suivre de près ce qui se fait et se crée en Europe avec une attention soutenue et une curiosité inentamée. Peut-être est-ce dû à une qualité assez rare en ces temps de dérision généralisée : la faculté d’émerveillement. Le fait est que sous sa plume, tout entre en résonance des œuvres des autres, qu’ils soient romanciers, poètes, historiens de l’art, musiciens. Ainsi féconde-t-on un héritage menacé de se figer. Le doute anime le mouvement incessant qui l’habite. Le doute sans l’irrésolution. Ainsi un hésitant absolu parvient-il à édifier une œuvre. Un langage qui tend vers l’épure, qui se manifeste à bas bruit, sans concession à la rigueur qui l’anime. Un lexique qui tend vers la recherche de la justesse et de la clarté. C’est assez sombre, souvent désespéré, d’une musicalité assourdie qui résonne comme un chant étouffé ; l’expression de ce désarroi du poète au cœur de sa nuit produit une émotion sans pareille. Sa dilection pour le fragment s’y manifeste avec éclat –dans la double acception du terme. L’agencement chronologique des textes permet de voir comment la poète a progressivement dominé la violence qui l’habitait à ses débuts. On y voit l’âpreté céder du terrain à la sérénité. A la fin, sa poésie tend vers l’invisibilité, jusqu’à dissiper le tremblé de sa ligne d’horizon. Un phénomène des plus troublants que l’on ressent parfois face à des toiles de Rothko, de Turner ou de Morandi. Le préfacier estime d’ailleurs que c’est dans Le bol du pèlerin (2001), consacré par Philippe Jaccottet à ce dernier en appelant Pascal et Leopardi à la rescousse, qu’on trouve la quintessence de son art poétique : « (…) J’aurais beau faire : mon émotion et mon admiration, indissociables, devant cette œuvre, et surtout son dernier état, son « plus haut cercle », seraient extravagantes s’il ne se produisait pas là une sorte d’assomption des choses qui culminerait dans leur presque disparition ; mais avec ceci d’essentiel que si elles se retirent, si elles s’effacent, d’abord : elles ne se réduisent nullement à des évanescences, à des soupirs, à des fantômes, à des lambeaux de brume – comme trop souvent dans une certaine peinture moderne qu’on serait d’en rapprocher, à tort- mais gardent étrangement quelque chose de monumental : comme, se risquerait-on à dire, des stèles d’air d’un roi sans royaume, et « sans divertissement », aurait fait dresser à des confins sans nom, à l’ultime bord du monde visible ; ensuite, et surtout, en s’effaçant presque, en disparaissant presque –dernier tremblement de la parole qui me rappelle aussi le « tremolar della marina » du tout début du Purgatoire, dernier rose, dernier jaune, dernier bleu ; ou plutôt toutes premières couleurs, celles du lever du jour – ce n’est pas le vide qu’elles font apparaître, ce n’est pas au vide qu’elles cèdent la place (sinon, nous ne pourrions les regarder qu’avec effroi) ; ce n’est pas devant le vide qu’elles reculeraient, vaincues ou trop dociles, mais devant la lumière envahissante qui va les absorber (… » » Illusion de la facilité qui cache en vérité une recherche exigeante. Il y a un vrai travail derrière mais, preuve de sa réussite artistique, on ne voit ni ne sent l’effort. Ce qui lui a permis de longue date de balayer toute question sur ledit boulot en assurant que sa main se laissait guider par une pulsion plus forte que lui, quelque comme une puissance sans nom, le scripteur se contentant de tenir la barre. Sa part d’insaisissable demeure intacte, et inviolée sa part d’ombre. Le contraire serait décevant. On reste captif d’une œuvre inquiète tant qu’elle nous échappe. Or celle-ci, pétrie d’incertitudes, est par définition inachevée. Sa voix n’en est que plus présente et inoubliable. Et pas seulement dans son oeuvre : il faut le (re)voir et le (ré)écouter balayer « les anecdotes » sur Rilke, et surtout défendre haut et fort la mémoire de Paul Celan, côtoyé du temps de la revue L’Ephémère, face à sa diffamatrice Claire Goll dans un Apostrophes mémorable (le 15 octobre 1976) récemment réédité (INA/ éditions Montparnasse) Rarement un recueil aura ainsi suggéré l’éthique à l’œuvre derrière un art poétique. Ce volume est d’une telle beauté et d’une telle richesse, l’enchantement qu’il suscite chez le lecteur est si continu, qu’on se demande si la maison Gallimard n’a pas choisi exprès le moment de sa parution pour faire passer en douce son projet de nous menacer des Œuvres de Jean d’Ormesson dans la même collection de la Pléiade.

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