Calvino virtuoso
Toute sa vie, le fantasque Italo fut un métallo du rêve, un mégalo de l'imaginaire. Il inventait des barons perchés, des vicomtes pourfendus, des chevaliers inexistants et de drôles de zèbres nichant dans les étoiles. Métaphysicien et pataphysicien, il adorait les bizarreries littéraires qui lui permettaient de réconcilier l'absurde et la logique, le délire et la méditation, le quotidien et le surnaturel, en de géniales divagations qui menaient tout droit aux moulins de Don Quichotte. Quinze ans après sa mort, l'auteur de Marcovaldo a droit à un feu d'artifice éditorial qui réjouira les calvinistes: le Seuil lance les trois premières fusées de la «Bibliothèque Calvino», laquelle va remettre sur orbite tous ses classiques. Belle occasion de renouer avec un virtuose qui est à la fois le Borges et le Voltaire de la péninsule. Et qui aura réalisé ce miracle, rarissime en littérature: être populaire tout en faisant dans le haut de gamme. Son secret? La légèreté. Une manière presque enfantine de se frotter aux questions les plus graves. «Si le romancier ne s'amuse pas, il ne peut rien réussir de bon», disait cet écureuil de la pensée qui se livrait à des acrobaties narratives souvent périlleuses, sans jamais accabler son lecteur. Avec la fantaisie pour seule boussole et un goût immodéré pour le paradoxe: s'il écrivait un conte philosophique, il y glissait un zeste de facétie oulipienne; s'il se lançait dans quelque cogitation pascalienne, il la saupoudrait d'une pincée de surréalisme; s'il revêtait la casaque du moraliste, il n'oubliait jamais sa mission d'humoriste; et s'il sacrifiait aux sophistications de la littérature expérimentale - dans l'éblouissant Château des destins croisés, par exemple - il y ajoutait la grâce du funambule. Pour toutes ces raisons, Calvino aurait dû avoir le Nobel. Et aussi parce que son ?uvre, souvent amère, est l'une des plus engagées de ce temps. Pas militante, Dieu merci, mais arc-boutée à nos inquiétudes. «J'écris pour essayer de soustraire le monde à la dégradation générale», disait celui qui fut également un homme-orchestre des lettres, un touche-à-tout qui tâta du journalisme et de l'édition, dialogua avec les peintres, les musiciens, les théoriciens de l'art. Au générique de la «Bibliothèque Calvino», trois volumes indispensables. L'hilarant Cosmicomics, qui remonte aux années 1960. Nos ancêtres, où sont réunis les romans «fantastiques» avec lesquels le wonderboy transalpin signa son entrée en littérature, après la guerre. Et Ermite à Paris, en partie inédit, bouquet de confidences et de textes autobiographiques où Calvino se raconte en esquissant au passage le portrait de toute une génération. Celle qui grandit sous l'étouffoir fasciste, prit le maquis pendant la guerre, adhéra au communisme et finit par se réfugier dans les tours d'ivoire de la désillusion. Cet itinéraire fut aussi celui de Calvino, qui parle ici de son engagement dans la résistance contre le Duce, de sa période marxiste, puis de sa rupture avec le PCI, lorsque la Hongrie tomba dans les griffes du moloch bolchevique. A l'époque, déjà, l'écrivain préférait l'ironie à l'idéologie, la plume aux étendards, et il rappelle comment la littérature lui permit de prendre la clef des champs. Mais Ermite à Paris est aussi un magistral éloge des villes dans lesquelles Calvino emporta ses pénates. San Remo, Turin, Rome, New York et Paris, où il a vécu entre 1967 et 1980. C'est une jouvence de l'écouter, un bonheur de le voir brosser son autoportrait dans le miroir d'une époque qu'il réconcilia avec le rêve: l'enchantement dure encore. L'express