« La terre qui penche », de Carole Martinez : un pur joyau
Il y a quatre ans, j’avais tenu à ce que ma première chronique ici même porte sur « Du domaine des Murmures« , de Carole Martinez, qui confirmait le bonheur intense de lecture qu’elle m’avait déjà offert avec « Le cœur cousu ». Son dernier roman, « La terre penchée », est une des histoires qui m’a le plus bouleversée ces dernières années. Non seulement elle est forte, originale, mais écrite dans un style ciselé, elle comble le lecteur, l’emplit de joie, et l’émotion procurée emporte vers des territoires secrets dont il ne revient pas indemne. Quel est l’argument ? Une petite fille, Blanche, morte à 12 ans en 1361, dialogue aujourd’hui avec son âme, qui a bien vieilli et est devenue « la vieille âme ». De ce dialogue émerge l’histoire qui s’est déroulée il y a six siècles dans ce domaine des Murmures qui a continué de vivre, longtemps après l’histoire d’Esclarmonde*, à proximité de la Loue, cette rivière en apparence calme qui devient tempétueuse au rythme de ses humeurs. Un décor est planté, une époque prend vie, avec ses seigneurs, ses simples d’esprit, ses enfants sacrifiés ou persécuteurs, ses misères. L’ambiance – ah ! l’ambiance ! – est celle d’un conte cousin de ceux de la forêt de Brocéliande, avec des esprits et une fée, tandis que rivière et forêt jouent de leurs sortilèges et accompagnent de leurs maléfices ou de leur vertus protectrices les êtres dont nous suivons l’histoire. L’époque n’est pas tendre, avec ses pendaisons, maladies et autres fléaux, sans compter la brutalité et la mauvaise part laissée aux femmes avec un droit de cuissage sans limite et le peu de valeur accordé à leur vie – « Viens là toi, ma belle pécheresse, remue ton cul comme il faut et écarte bien les cuisses que je m’épanche« . Ce roman qui est une pure jouissance explore des régions secrètes de l’âme humaine, que Carole Martinez assurément sait visiter dans ses recoins les plus cachés, pour nous renvoyer à nos régions d’ombre et de lumière et, au terme de la lecture, nous laisser face à nos découvertes et explorations intimes que son récit multiple a su susciter. De la belle ouvrage ! Revenons au style : c’est un régal et, comme un mets délicat flatte les papilles et enchante tout l’être, le style de Carole Martinez caresse l’âme et la met en joie. Le plaisir de lecture des contes qui resurgit intact du fond de l’enfance vient de cette ambiance déjà évoquée, mais aussi de la narration, comme ce chapitre scandé par la répétition en refrain de : Et peigne, peigne la toison, Et tourne, tourne le fuseau Et mouille, mouille la laine du bout des doigts, Et le fil se fait sans y penser. Il y a un plaisir certain à broder, broder, pour régaler et quand un personnage tempère l’impatience de Blanche : « Oh! Laisse-moi donc raconter, petite fille! Une histoire que l’on prend par la fin perd tout son charme. (…) Si on savait tout depuis le début, la vie aurait moins d’attraits, il en va de même pour les histoires », on a bien l’impression qu’elle s’adresse à nous, pendus à ses mots! Broder… Il en est encore bien question, comme dans « Le coeur cousu », car n’est-il pas plus grande affaire, parfois, que de recoudre l’histoire, les souvenirs, pour retrouver un pan manquant de la destinée? Et s’il était question d’adieu à l’enfance morte, pour que naisse l’adulte… Des fées, Dame verte, une rivière cruelle, un ogre ou un cheval de terre aident à passer la rivière, à 5 ans, 12 ans ou dans notre âge – combien de morts traverserons-nous pour naître à nous-mêmes? Véronique Poirson L'Express