Pascal Quignard: "Prétendre savoir ce qu'est la création, quelle imposture!"L'express
Comment avez-vous imaginé votre dernier ouvrage, Dans ce jardin qu'on aimait? Je connaissais le destin de Simeon Pease Cheney depuis longtemps. J'ai eu l'idée en écrivant Les Larmes, lorsque je devais enterrer le personnage de Nithard à Saint-Riquier. J'avais alors sur le bras une buse. Oui, c'est bien ça... Vous savez, on ment toujours par reconstruction. Aussi, j'étais en train de monter le spectacle La Rive dans le noir, sous forme théâtrale. J'avais également écrit Les Solidarités mystérieuses où le lieu était plus fort que les personnages. C'est alors que j'ai inventé Dans ce jardin qu'on aimait. J'avais été séduit par cette idée de retranscrire le chant des oiseaux et le côté japonais, nô de Simeon. J'ai eu besoin de connaître la vérité du personnage, mais j'avais par ailleurs besoin de mentir et de modifier les faits. Je me suis ainsi mis à inventer une fille -alors qu'il a eu un fils, qui a publié son livre posthume à compte d'auteur- et que le jardin serait son épouse morte. Ça n'est pas plus compliqué. [silence] Tiens, je m'aperçois en vous parlant que c'est encore une métamorphose, comme chez Apulée. S'agit-il d'un roman? Il n'y a pas d'indication sur la couverture... C'est un vrai problème. Je ne savais pas quoi mettre. J'ai eu le même souci lors de la parution des Larmes, pour lequel j'ai consenti à indiquer "roman" pour ne pas que le livre passe pour quelque chose d'historique. Il fallait qu'on comprenne immédiatement qu'il s'agissait d'une fiction. Non, cette fois-ci, c'est trop proche du nô: faire revenir un mort qui fait revenir une morte sous forme d'un jardin dont il note la vie! J'ai toujours eu un problème avec les genres... J'ai de l'admiration pour des gens comme Valéry, Goethe, Blanchot ou Caillois -que j'ai bien connu- et leur volonté de conscience de savoir ce qu'ils font. Savoir ce qu'est écrire. Ce qu'est la création. Voilà quelque chose qui m'échappe complètement. J'aurais tendance à dire que je ne veux pas savoir ce que je fais et comment. Il y a beaucoup d'imposture à prétendre savoir ce qu'est la création. Et il y a un plaisir à se perdre dans ce qu'on produit et à ne pas hisser la tête au-delà de ce qu'on fait. C'est plus franc, plus sincère. Je ne dis pas ça par déficience intellectuelle; c'est juste que je n'y crois pas! "Jardiner, c'est très proche de la musique et de la littérature" Pourquoi avoir opté pour cette forme marquée par l'écriture théâtrale, avec des dialogues et la présence d'un récitant? Kawabata aimait à faire dire les choses par d'autres, rappeler l'histoire. Cette position n'est pas d'ordre romanesque. Je voulais que le narrateur et le récitant soient distincts, ce qui donne une mélancolie bien particulière. J'aime bien cet effet. L'histoire est ainsi racontée deux fois, avec un bel effet de miroir. Ce texte a aussi un caractère lyrique. Cela pourrait être un opéra, tiens... D'ailleurs, écrivez-vous en musique? Jamais. Je suis très monomaniaque et je ne peux pas à la fois écrire et écouter de la musique. A 4 ou 5 heures du matin, le bruit des oiseaux, c'est quelque chose d'insensé. Ça, c'est autre chose que des bruits humains. On peut travailler avec ce bruit-là. Ce qui est embêtant, ce sont les bruits familiers -ceux du petit déjeuner, de la salle de bains. Enfin, est-ce que vous jardinez? Oh, oui! Jardiner, c'est très proche de la musique et de la littérature. Il convient d'arroser, de couper, d'élaguer, sans cesse. Aller à la rive. Il y aura toujours quelque chose à faire, c'est infini. On sculpte un jardin, et il est par essence plus vaste que nous. Il a plus de temps que nous. Avoir des chats vous fait voir le jardin d'un autre oeil. Surtout s'il y a des toits, des murets. Ils sont les vrais maîtres des lieux, bien plus que nous. Je n'aurais pas écrit mon dernier livre si je n'avais pas vu comment les chats prennent possession des jardins. Il y a un lien direct avec la littérature, vous ne trouvez pas?