Les dangers de fumer au lit. Mariana Enriques.Telerama Fabienne Pascaud
Effroyable livre. Qu’on a envie de lâcher, dégoûtée jusqu’à la nausée de tant d’épouvantes, et qu’on ne peut s’empêcher pourtant de reprendre, pour affronter pire encore… Qu’a donc l’Argentine Mariana Enriquez, bientôt 50 ans, et l’un des écrivains les plus adulés en Amérique latine, pour terrifier et envoûter à la fois, choquer et rendre si brutalement accro ? Dans ce premier recueil de douze nouvelles, paru en 2009 et enfin publié dans une remarquable traduction d’Anne Plantagenet, prosaïque et poétique à la fois, l’admiratrice de Stephen King et des sœurs Brontë, d’Edgar Poe et de Ray Bradbury fait déjà preuve de la même toxique imagination que Mary Shelley pour nous embarquer dans son univers d’enfants morts et d’ados détraqués.
C’est une femme le plus souvent qui raconte ces atroces récits… De la petite fille qui déterre les os d’un bébé et reste poursuivie, adulte, par le petit cadavre décomposé aux deux groupies d’une rock star suicidée qu’elles déterrent pour mieux le dévorer ; de la fétichiste des battements de cœur qui torture un amant cardiaque à la kyrielle d’enfants disparus depuis des années et qui réapparaissent mystérieusement sans avoir vieilli, Mariana Enriquez maîtrise d’emblée ces contes macabres qu’elle fera encore rayonner, ou plutôt davantage incendier, dans Ce que nous avons perdu dans le feu (2016), puis son flamboyant roman-monstre Notre part de nuit (2019). La magie de ces nouvelles gothiques tient non seulement à sa surréaliste tendresse envers ses ados pervers, morbides et fantomatiques qu’à l’art infini de celle qui est aussi journaliste de conjuguer leur sort à l’histoire d’une Argentine rongée par la dictature militaire (1976-1983), appauvrie, mutilée par les disparitions, les exécutions, les massacres. Celle de sa jeunesse punk.
Son réalisme fantastique brasse ainsi la politique et l’onirique, nos fantasmes les plus sordides et nos prières les plus incandescentes. Tout peut arriver dans cet univers crépusculaire et pourtant brûlé de soleil, diaboliquement sensuel. On en sort exsangue, suffoqué. Comme d’un tunnel de cauchemars et de rêves insensés.























