Un roman psychologique hanté dans la Pologne du siècle dernier
L'an dernier, la Polonaise Olga Tokarczuk nous transportait, avec Le Banquet des Empouses, dans un sanatorium d’Europe centrale, au début d’un XXᵉ siècle tiraillé entre monde ancien, appel aux armes et innombrables renouveaux. Ce siècle naissant est depuis longtemps au cœur de son imagination fertile, comme le démontre E.E., deuxième roman de la Nobel de littérature, paru en 1995 en Pologne et enfin traduit en français. Bienvenue à Breslau (aujourd’hui Wroclaw), en 1908, dans la famille bourgeoise et germano-polonaise de Fryderyk Elzner, propriétaire d’une usine textile « dont toute la production, depuis peu, était destinée à l’armée ». La maisonnée est en émoi depuis qu’Erna Elzner, la « E.E. » du titre, née au milieu d’une fratrie de huit enfants, a perdu connaissance, quelques jours après son quinzième anniversaire et après avoir vu un fantôme. Quel est cet homme à travers lequel transparaît le motif du papier peint des murs ? L’adolescente aurait-elle développé des dons de médium ?
Les séances de spiritisme se succèdent, les tasses virevoltent, les esprits apparaissent et disparaissent tandis que les adultes s’agitent autour de la jeune fille. Sa mère, qui s’est rêvée actrice, voit dans les nouvelles capacités d’Erna l’occasion de se distraire de sa charge mentale et de son terne quotidien, pendant que Walter Frommer, fonctionnaire à la mairie et fondu d’occultisme, se mue en chef d’orchestre des tables tournantes, et qu’Artur Schatzmann, jeune psychanalyste en devenir (inspiré de Carl Jung), fait de l’« adolescente hystérique » son sujet de recherche : un phénomène résumé à ses initiales, ausculté, analysé, mais jamais vraiment écouté… Car qui se préoccupe des pensées, des émotions d’Erna, en proie aux tourments de la puberté ?
Quel délice de découvrir cette œuvre de « jeunesse », écrite à 33 ans, et encore très imprégnée de la première vie d’Olga Tokarczuk (qui fut d’abord psychothérapeute) ! Dans ce court texte en forme de roman psychologique, où il est question de rêves inassouvis, de métamorphoses adolescentes, de l’insondable mystère de la vie et de l’esprit humain, brillent déjà sa puissance narrative et inventive et son art des descriptions précises comme un scalpel, visuelles, sensorielles — où un souvenir peut être aussi éthéré, léger qu’une « aigrette de pissenlit » —, qui offrent d’époustouflants plaisirs de lecture.
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