L'Éternité n'est pas de trop : du roman d'amour au « roman du vide-médian » Par Sylvie Parizet Cairn info
Récit d’une passion qui n’est pas seulement affaire de cœur et des sens, mais engage toute la dimension spirituelle de l’être » : tels sont les propos qui présentent L’Éternité n’est pas de trop [1] sur la quatrième de couverture. L’éditeur américain, quant à lui, publie le roman en lui ajoutant un sous-titre qui en oriente la lecture : A Novel of Love in the Ming Dynasty [2]. Magnifique histoire d’amour, en effet, que celle de Dao-sheng et de Lanying. On songe aussitôt aux couples célèbres que mythes ou légendes nous ont laissés en héritage : Orphée et Eurydice, Tristan et Yseult, le Bouvier et la Tisserande [3] — pour n’en citer que quelques-uns. La liste est longue, et il n’est pas de mon propos de l’examiner ici. Si François Cheng reprend le topos des amants unis au-delà de vie et de la mort, il me semble que c’est pour en dévier le cours et lui imprimer un souffle ternaire : à une dynamique passionnelle habituellement fondée sur l’exaltant et douloureux désir de résorption du « deux » dans le « un », ce roman substitue un incessant mouvement de transformation du « deux » vers le « trois ».
On peut partir ici de l’une des remarques que l’auteur prête à Dao-sheng à la fin du livre, au moment où ce dernier apprend que Lan-ying vient de mourir, étranglée par son époux. Le héros affronte en cet instant « la plus grande épreuve de sa vie » . Grâce à un long et périlleux travail sur le Souffle primordial, il réussit à ramener la femme aimée « dans le cercle de la vie terrestre » [. Loin de se laisser envahir par une quelconque exaltation, il commente alors cet extraordinaire événement à l’aide des mots les plus simples qui soient : « Dans cette chambre, il y a elle, il y a moi, il y a ce qui se passe entre nous » . C’est là peut-être ce qui distingue ce roman d’amour — l’attention portée à ce qui se passe « entre », ce troisième terme par quoi tout advient. Entre : l’un des termes clefs de la poétique de François Cheng, l’un des sept mots qu’il a choisi de commenter dans Le Dialogue . Si cette préposition met en lumière la dynamique de transformation qui anime, de son rythme ternaire, la passion amoureuse, l’alchimie qu’elle induit ne concerne pas la seule relation entre l’homme et la femme : tout le récit est ouverture du « deux » vers le « trois », et l’art romanesque est ici fondé sur l’exercice de ce souffle fécond qui entre en résonance, par-delà L’Éternité n’est pas de trop, avec le chant de l’œuvre poétique On serait alors tenté de dire de ce roman d’amour qu’il est un « roman du vide médian ».
Le récit des amours de Dao-sheng et de Lan-ying est encadré par deux scènes qui se répondent. Au début du premier chapitre, le héros se met en chemin pour aller retrouver une femme dont il a croisé le regard, trente ans plus tôt, et dont le souvenir ne cesse de le hanter. Quittant le monastère taoïste où il vit depuis trois ans, il emprunte un sentier qui descend de la montagne, s’arrête à mi-hauteur, près d’un « immense rocher carré et plat » qui « s’étale sous un grand pin », et contemple la vallée qui s’offre à son regard. Vallée où il passera trois ans auprès de Lan-ying, avant de revenir habiter trois ans, de nouveau, seul, au monastère. À la fin du dernier chapitre du roman, Dao-sheng se remet en chemin, et emprunte le sentier parcouru six ans plus tôt. S’arrêtant au même endroit, il s’assied sur la pierre plate toujours surmontée d’un vieux pin. Mais, frappé d’un vertige, il est contraint, cette fois, de fermer les yeux. Son troisième œil s’ouvre, qui lui permet d’« entrer dans le mystère du pur jaillissement, du pur échange » . La rencontre à laquelle il est convié ne se situe plus sur le seul plan terrestre : il s’agit désormais de communier avec Lan-ying, au-delà, ou plutôt, en-deçà de la vie et de la mort ]. Le lecteur est invité à entrer dans ce mystère, alors que se clôt, précisément, le roman. Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Les êtres accomplis non plus, semble-t-il. Ce qui importe ici n’est pas tant le degré de réalisation, ni l’exacte nature de l’état atteint, que la façon d’y parvenir.
Par cet effet d’écho, tout est dit du souffle qui anime les événements relatés au cours des vingt-quatre chapitres encadrés par ces deux scènes. La structure du récit met l’accent sur la transformation du héros , sur son cheminement, d’une pierre à l’autre, comme dans le poème liminaire d’« UN JOUR, LES PIERRES » :






















