L'autoroute.Luc Lang

Un soir d'automne - mais ce pourrait tout aussi bien être d'hiver - dans une brasserie de la gare d'une bourgade "lugubre" du nord de la France. Le narrateur attend son train - mais ce pourrait tout aussi bien être son destin - qui doit l'emmener embaucher pour un emploi saisonnier sur des champs de betteraves. Le train ne passera pas ; le destin, si. Il a les traits d'une femme obèse "aux cernes de clown triste" mais au rire et au contact faciles. Elle et son compagnon - aussi osseux et effacé qu'elle est massive et tonitruante - vont embarquer le narrateur dans leur drôle de vie qui tient plus de la représentation que d'un quotidien. Ni complètement intégrés, ni vraiment en marge de la société, ils donnent à voir, dans la propriété dont elle a hérité et dont le faste est passé, un quasi-numéro de duettiste tragi-comique. Où veut-elle en venir, cette femme, cette Thérèse au physique et à l'amour tentaculaires ? Et pourquoi se laisse-t-il ainsi faire, ce narrateur, enlisé dans sa passivité, engourdi, hébété ? On comprend qu'elle a eu une autre vie, on comprend qu'il a renoncé à ses rêves. On comprend qu'elle (sur)joue plus qu'elle ne vit, qu'il est spectateur plus qu'acteur. On comprend, surtout, que la poésie et la grâce ne sont pas toujours là où on les attend, qu'elles peuvent se tapir jusque dans le vulgaire, qu'elles ne demandent qu'à être regardées pour se réveiller. Mais, alors, il s'agit du genre de poésie qui flirte avec l'extrême et la folie, qui s'accompagne du sordide et qui finira tragiquement, forcément tragiquement. Qu'importe le pourquoi, qu'importe les ressorts romanesques - qui réussissent à tenir en haleine sur si peu de pages -, qu'importe parce que ce roman court, brutal et pourtant plein de tendresse est en fait le portrait d'une femme à qui la vie n'a pas rendu la monnaie de son immense sensibilité. Au contraire, le destin a été aussi vache que la femme semble généreuse. C'est le dixième roman de Luc Lang, et c'est très beau.Charlotte Pons Le point